Introduction

Le parcours de Christopher C. illustre de manière saisissante les défis auxquels font face les enfants confiés à l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE) en France. Placé dès l’âge de trois ans et jusqu’à ses vingt ans, il a connu la réalité de la protection de l’enfance dans toute sa complexité : pouponnière, familles d’accueil, foyers éducatifs. Son histoire est celle d’un jeune homme qui, privé du soutien familial, a trouvé dans la culture et l’engagement les ressources nécessaires pour construire son avenir.

Ce témoignage, au-delà de sa dimension personnelle, interroge le fonctionnement du système de protection de l’enfance français et met en lumière les facteurs de résilience qui permettent à certains jeunes placés de briser le cycle de la reproduction sociale. Il rappelle aussi l’importance cruciale de l’accompagnement éducatif et culturel dans le parcours des enfants les plus vulnérables.

Un parcours marqué par l’instabilité institutionnelle

Récemment diplômé d’un master d’histoire à l’Université de Tours, j’ai été admis au statut national d’étudiant-entrepreneur auprès de PEPITE Centre-Val-de-Loire à l’Université de Tours depuis mai 2023. Je travaille depuis trois ans sur la création d’une plateforme de débat en ligne à caractère technique, utilisant l’intelligence artificielle pour la modération et l’algorithmique pour la mise en relation des participants aux débats. J’ai été admis au programme French Tech Tremplin qui est un dispositif d’aide à la création d’entreprise. J’ai récemment signé un contrat de Service Civique avec l’école Jules Vernes du réseau Espérance Banlieue.

17 ans passés à l’Aide Sociale à l’Enfance, et la culture pour ne pas sombrer dans la délinquance

J’ai été placé en famille d’accueil à l’Aide Sociale à l’Enfance de l’âge de trois ans jusqu’à mes 20 ans. Durant cette période, je n’ai jamais bénéficié du soutien financier, affectif et moral de mes deux parents, qui sont tous les deux décédés il y a environ deux ans. J’ai vécu dans trois familles d’accueil et cinq foyers différents, notamment une pouponnière, une Maison pour Enfant à Caractère Social, un Institut Thérapeutique Educatif et Pédagogique (ITEP) et en Contrat Jeune Majeur aux Apprentis d’Auteuil.

L’ITEP a été pour moi un déclic, qui m’a donné l’envie de m’accrocher aux études afin de ne pas reproduire le schéma familial et d’éviter de sombrer dans la délinquance. Je me suis inspiré de ce que j’avais connu en famille d’accueil à Moncé-en-Belin. C’est à l’ITEP que j’ai décidé de poursuivre mes études, en empruntant les manuels scolaires de la bibliothèque de l’ITEP et en fréquentant la médiathèque de l’Espal. J’ai toujours été passionné par la lecture, car les livres permettent de s’évader, de découvrir d’autres horizons et de s’instruire. Lire permet de se penser, et de se panser. La littérature comme outil d’émancipation est un thème que l’on retrouve dans les grandes oeuvres du patrimoine français, comme l’analyse ce dossier consacré à Maupassant et la littérature classique.

Se plonger dans les études, en France et à l’étranger

J’ai obtenu un baccalauréat en Sciences et Techniques de Laboratoire au Lycée Notre-Dame du Mans avec la mention bien. J’ai validé ma licence d’histoire mention « métiers de la formation et de l’enseignement du second degré » avec la mention « bien ». Dans ce cadre, j’ai effectué une année d’échange interuniversitaire en 2019/2020 à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC). À mon retour, j’ai entrepris une année de master d’histoire à l’Université du Mans, qui, malheureusement, a été entravée par l’inaccessibilité des sources due à la pandémie de Covid-19.

Je suis parti à l’Université de Tours pour poursuivre un master d’histoire. J’ai également passé une année à Florence (Italie) en échange interuniversitaire pour consulter les archives de l’Union européenne. Dans le cadre de ce dernier, j’ai bénéficié d’une subvention du Rotary Club Bérengère Le Mans. Tout au long de mes différents séjours à l’étranger, je me suis toujours engagé dans des associations locales afin de mieux connaître les réalités locales, en particulier en oeuvrant pour valoriser le riche patrimoine local.

Mon année en Italie a confirmé mon choix de poursuivre mon projet entrepreneurial et mes études de recherche universitaire. J’ai postulé à l’Université d’Ottawa dans l’optique de poursuivre un doctorat. L’Université d’Ottawa est la plus grande université bilingue au monde, et grâce à mon séjour en Italie, je pourrais maîtriser trois langues à la fin de mon parcours : le français, l’anglais et l’italien, ce qui me permettrait de travailler dans une organisation de coopération internationale en plus de ma carrière universitaire et entrepreneuriale.

L’engagement associatif comme ancrage social

Tout au long de mes différents séjours à l’étranger, je me suis toujours engagé dans des associations locales afin de mieux connaître les réalités locales, en particulier en oeuvrant pour valoriser le patrimoine.

Mon séjour au Québec a été un moment décisif dans mon choix de poursuivre mes études en recherche universitaire. J’ai été élu co-délégué aux affaires socio-culturelles par les autres étudiants en histoire à l’UQAC.

Tout comme au Mans pendant deux années, j’ai été chef de louveteaux (pour les jeunes de 8 à 13 ans) à Florence, en Italie. J’ai organisé une visite du centre historique de la ville des Médicis pour les louveteaux.

Le parcours de Christopher C. en chiffres

Étape du parcoursDétail
Durée de placement ASE17 ans (3 à 20 ans)
Familles d’accueil3
Foyers différents5 (dont pouponnière, MECS, ITEP)
Diplômes obtenusBac STL mention bien, Licence histoire mention bien, Master histoire
Pays d’étudesFrance, Canada (Québec), Italie (Florence)
Langues maîtriséesFrançais, anglais, italien
Engagement associatifScoutisme, délégué étudiant, service civique

Une philosophie de résilience

Comme chaque parcours personnel, il est unique. Si je pouvais y changer quelque chose, je n’y changerais rien. J’ai certainement commis quelques erreurs quand j’étais jeune, mais si je ne les avais pas commises, je n’aurais pas le parcours que j’ai actuellement. Dans le deuxième volet du film d’animation Kung-Fu Panda, la Guérisseur fait remarquer à Po que son histoire a peut-être été tourmentée, mais seul compte la suite de son histoire, qu’il choisit d’être.

Dans sa série de films Banlieusard, Kery James insiste sur l’importance de la responsabilisation et de l’émancipation de chacun. Dans le deuxième volet de sa série de films, il écrit : « Mais si je veux prendre un peu de hauteur et ne pas simplement rendre coup pour coup […] Je dirais qu’il nous appartient à tous d’essayer de rendre ce monde meilleur […] et qu’il ne convient pas de minimiser l’impact de nos actes sur la vie des autres […] Un sourire, une belle parole, une attention peuvent changer la journée de celui à qui on les destine. Une journée peut changer le cours d’une vie. C’est pourquoi nous devons tous faire preuve d’exigence envers nous-mêmes et cesser de répéter les mêmes erreurs. »

L’ASE en France : un système sous tension

Le témoignage de Christopher C. s’inscrit dans un contexte plus large de questionnement sur le fonctionnement de l’Aide Sociale à l’Enfance en France. Le système français de protection de l’enfance accueille environ 340 000 enfants et jeunes majeurs, dont près de la moitié sont placés en famille d’accueil ou en établissement. Les parcours des enfants placés sont souvent marqués par l’instabilité : changements de lieu de placement, ruptures relationnelles, manque de continuité éducative.

Les études longitudinales montrent que les anciens enfants placés connaissent des taux de précarité plus élevés que la population générale à leur sortie du dispositif : difficultés d’accès au logement, à l’emploi, risques accrus de troubles psychiques. La loi du 7 février 2022 relative à la protection des enfants a introduit plusieurs avancées, dont l’interdiction du placement en hôtel, le renforcement du parrainage et l’amélioration du suivi des jeunes majeurs sortant de l’ASE.

Les facteurs de résilience identifiés par la recherche

La psychologie du développement a identifié plusieurs facteurs qui favorisent la résilience des enfants placés. Parmi eux, la présence d’au moins un adulte de référence stable, l’accès à l’éducation et à la culture, et la capacité à s’engager dans des activités valorisantes jouent un rôle déterminant. Le parcours de Christopher C. illustre remarquablement ces trois dimensions : son parrain rencontré en 2016, sa passion pour la lecture et les études, et son engagement associatif constant.

La recherche souligne également l’importance des expériences de mobilité internationale dans la construction identitaire des jeunes en difficulté. Les séjours à l’étranger offrent un espace de découverte et de réinvention de soi, loin des assignations sociales du milieu d’origine.

Conclusion : la culture, les engagements et les voyages

Tout au long de mon parcours à l’Aide Sociale à l’Enfance, dans le cadre de mon Contrat Jeune Majeur, après l’accompagnement en France, au Canada et en Italie, la culture m’a permis de prendre un peu de hauteur, de me ressourcer, de développer un réseau de personnalités économiques, politiques, juridiques et militaires en France, en Italie et au Canada, ainsi que l’envie de transmettre.

Il est impossible de conclure ce témoignage sans évoquer le fait que je n’aurais pas pu mener à bien mes études, mes séjours à l’étranger, ou certains projets personnels sans le soutien et la confiance indéfectibles de mon parrain que j’ai rencontré en 2016. D’autres rencontres, telles que les couples responsables de l’ancienne colocation où je vivais au Mans, ainsi que mes colocataires en France et au Canada, ainsi que les rencontres en Italie, ont contribué à ma croissance personnelle et à mon développement. En résumé, trois choses m’ont aidé dans mon parcours de vie : la culture, les engagements et les voyages.

Le témoignage de Christopher C. démontre que malgré les difficultés structurelles de l’ASE, des parcours de réussite sont possibles lorsque les conditions de résilience sont réunies. Il invite les pouvoirs publics à renforcer l’accès à la culture, à la mobilité internationale et à l’accompagnement individualisé pour les jeunes confiés à la protection de l’enfance.