À quel moment, aujourd’hui, devient-on adulte en France ? La question paraît simple, mais elle s’est compliquée à mesure que les seuils traditionnels — quitter le foyer parental, signer un emploi stable, vivre en couple, devenir parent — se sont décalés, désynchronisés, parfois rendus inaccessibles à toute une partie d’une génération. Là où nos parents ou grands-parents franchissaient ces étapes en quelques années à la sortie du baccalauréat, les jeunes adultes de 2026 les étalent sur dix ans, parfois quinze, dans un ordre qui n’est plus le même selon les milieux sociaux et les territoires.

Pour mieux comprendre ces transformations, et ce qu’elles révèlent de notre société, nous avons rencontré Pierre-Henri Vasseur. Ce sociologue, qui mène depuis vingt ans des recherches qualitatives au sein d’un centre de recherche en sciences sociales, a suivi des cohortes entières de jeunes adultes français — bacheliers, décrocheurs, étudiants, apprentis, primo-entrants sur le marché du travail. Il publie régulièrement des enquêtes sur la décohabitation, l’insertion professionnelle et les transformations du marché du travail post-2010. L’entretien s’est tenu dans son bureau, en avril 2026, pour faire le point sur ce que devenir adulte veut dire en France aujourd’hui — un sujet que Familles Durables a déjà abordé sous l’angle des aspirations des 16-25 ans.

Pierre-Henri Vasseur, sociologue (portrait editorial)

Pierre-Henri Vasseur

Sociologue, spécialiste des transitions vers l'âge adulte

20 ans de recherches qualitatives sur les jeunes adultes en France, focus sur la décohabitation, l'insertion professionnelle et les transformations du marché du travail.

Portrait éditorial — synthèse d'entretiens.

Qu’est-ce que l’autonomie pour un jeune adulte aujourd’hui ?

Hélène Roux : Pierre-Henri, commençons par le commencement. Quand vous parlez d'autonomie des jeunes adultes, de quoi parlez-vous exactement ?
Pierre-Henri Vasseur : L'autonomie, dans nos travaux, n'est pas un état binaire — autonome ou non — mais un faisceau de dimensions qui se conquièrent une à une, parfois dans le désordre. On distingue traditionnellement quatre dimensions : l'autonomie résidentielle, c'est-à-dire avoir son propre logement ; l'autonomie économique, c'est-à-dire vivre de ses propres ressources sans aide familiale régulière ; l'autonomie décisionnelle, le fait de pouvoir orienter sa vie sans tutelle parentale ; et l'autonomie symbolique, ce moment où l'on se sent soi-même un adulte légitime.

Ce qui a changé en trente ans, c’est que ces quatre dimensions ne s’acquièrent plus dans le même tempo. Un jeune de 23 ans peut habiter seul dans son studio mais dépendre encore financièrement de ses parents qui paient le loyer. Un autre peut être économiquement autonome grâce à un CDI, mais cohabiter avec ses parents pour économiser un apport. Un troisième peut être marié et avoir un enfant tout en travaillant en CDD à répétition. La grille du « jeune adulte » qui tenait dans les années 1980 — sortie d’études, CDI, mariage, premier enfant en quatre ou cinq ans — ne décrit plus la réalité empirique de la majorité.

Notre approche consiste donc à observer la chronologie réelle des conquêtes d’autonomie, et surtout les écarts entre dimensions. Quand l’autonomie résidentielle est très en avance sur l’autonomie économique, on parle d’autonomie sous tension : le jeune vit chez lui, mais à crédit familial. Quand c’est l’inverse, on parle d’autonomie reportée : le jeune gagne sa vie mais reste hébergé. Ces deux configurations dominent largement aujourd’hui.

Pourquoi l’autonomie est-elle plus tardive qu’il y a trente ans ?

Hélène Roux : Vos enquêtes montrent un décalage net avec les générations précédentes. Comment l'expliquez-vous ?
Pierre-Henri Vasseur : Trois grands moteurs se combinent, et ils s'alimentent mutuellement. Le premier, c'est l'allongement des études. La massification du supérieur, depuis les années 1990, a repoussé mécaniquement l'entrée sur le marché du travail de plusieurs années. À 22 ans, un jeune était souvent installé dans la vie active il y a trente ans ; il termine aujourd'hui un master ou une école. Cet allongement des études n'est pas un mal en soi — il accroît les compétences et l'employabilité — mais il décale toutes les transitions.

Le deuxième moteur, c’est la transformation du marché du travail d’entrée. Les premiers emplois ne sont plus des CDI mais une succession de CDD, d’intérim, d’alternances, de stages. Selon les données que nous avons croisées, environ 70 % des embauches de jeunes diplômés se font aujourd’hui sur des contrats temporaires, et il faut en moyenne entre deux et quatre ans pour décrocher un premier CDI dans son domaine. Cette précarité d’entrée bloque l’accès au logement, au crédit immobilier, à la projection à long terme.

Le troisième moteur, c’est le coût du logement. C’est le facteur le plus souvent sous-estimé dans le débat public, et pourtant celui qui pèse le plus dans les trajectoires individuelles. Dans les grandes métropoles françaises, un studio en location représente entre 40 et 60 % du SMIC. À Paris ou à Bordeaux, les prix au mètre carré ont doublé en vingt ans tandis que les revenus des moins de 30 ans, eux, stagnaient. Pour un jeune au SMIC ou en CDD, vivre seul est devenu structurellement difficile. C’est pourquoi la cohabitation prolongée avec les parents, qui était autrefois mal vécue socialement, est devenue une solution de raison.

À ces trois moteurs s’ajoute un facteur culturel : l’élévation des exigences vis-à-vis du couple, du métier, de la vie. Les jeunes adultes français veulent un couple qui leur ressemble, un travail qui ait du sens, un logement qui leur convienne. Ces exigences allongent les phases d’exploration et de transition. Ce n’est pas un défaut générationnel : c’est le pendant culturel d’une société d’individus.

La décohabitation : quel âge moyen, quelles disparités ?

Hélène Roux : Parlons de la sortie du foyer parental. Que disent les chiffres, et que cachent-ils ?
Pierre-Henri Vasseur : L'âge médian de décohabitation tourne aujourd'hui autour de 23-24 ans en France, contre environ 21 ans à la fin des années 1990, selon les enquêtes Logement de l'INSEE et les travaux de l'INED. Mais cette médiane est trompeuse. Elle agrège deux populations très différentes.

D’un côté, on a les jeunes diplômés du supérieur, qui décohabitent en moyenne autour de 20-21 ans, souvent pour rejoindre une ville étudiante. Leur sortie du foyer est précoce mais elle se fait avec un soutien parental fort : le loyer du studio étudiant est largement payé par les parents, le capital social et économique de la famille reste un filet permanent. Cette « autonomie subventionnée » n’est pas une autonomie économique au sens strict, mais elle permet l’expérience résidentielle.

De l’autre côté, on a les jeunes peu ou pas diplômés, qui peuvent rester chez leurs parents jusqu’à 25, 26, voire 27 ans. Leur sortie est tardive, et elle est souvent contrainte : ils partent quand ils décrochent enfin un CDI, ou quand ils s’installent en couple. Pour cette population, la décohabitation est un signal de stabilité économique acquise, pas un préalable à l’autonomie.

Entre les deux, on observe une troisième catégorie en croissance : les « semi-cohabitants ». Ce sont des jeunes adultes de 25 à 30 ans qui ont une vie autonome — couple, emploi, parfois enfant — mais qui reviennent régulièrement habiter chez leurs parents pour des périodes longues : entre deux logements, entre deux contrats, après une rupture. Cette circulation résidentielle est typique de la société française contemporaine, où la famille élargie reste un refuge actif.

Les disparités territoriales sont également majeures. Les jeunes ruraux décohabitent statistiquement plus tôt — ils partent étudier ou travailler en ville — mais ils peinent ensuite à revenir, faute d’emploi qualifié au pays. Les jeunes urbains restent plus longtemps chez leurs parents, mais ils accèdent ensuite plus rapidement à un emploi stable.

Insertion professionnelle : que se passe-t-il après le diplôme ?

Hélène Roux : Le diplôme en poche, que devient le jeune adulte sur le marché du travail ?
Pierre-Henri Vasseur : La sortie d'études débouche, dans la grande majorité des cas, sur ce qu'on appelle une « zone tampon » : trois à cinq années pendant lesquelles le jeune alterne emplois courts, missions d'intérim, périodes de chômage, parfois reprises d'études ou réorientations. Cette zone tampon n'est plus une exception, c'est la norme.

Les enquêtes du Céreq et de la DARES, que nous mobilisons régulièrement, montrent qu’à trois ans de la sortie d’études, environ 60 % des jeunes diplômés du supérieur sont en CDI dans leur domaine — ce qui veut dire que 40 % ne le sont pas. Les écarts par filière sont énormes : un ingénieur trouve un CDI en moins d’un an dans son domaine, un diplômé de lettres ou de sciences humaines met souvent quatre à cinq ans.

Pour les jeunes peu ou pas diplômés, la situation est encore plus tendue. Le taux de chômage des moins de 25 ans sans diplôme reste historiquement élevé, autour de 25-30 % selon les années, et leurs trajectoires sont marquées par les contrats courts, le chômage récurrent, parfois le décrochage du marché du travail. C’est de là que vient la catégorie des « NEET » (Not in Education, Employment or Training), qui rassemble environ 10 à 12 % des 15-29 ans en France selon les estimations de l’INJEP.

Ce qui me frappe, dans nos enquêtes, c’est la dimension psychologique de cette phase. Beaucoup des jeunes que nous interviewons décrivent un sentiment de flottement : ils sont diplômés mais pas embauchés durablement, ils ont des compétences mais pas de poste à la hauteur, ils ont un revenu mais pas la projection. Ce flottement peut durer des années, et il pèse sur la santé mentale. Les enquêtes santé des dernières années montrent une augmentation marquée des symptômes anxieux et dépressifs chez les 18-29 ans — un phénomène que des ressources spécialisées comme Combattre la dépression abordent du côté du soin.

Jeune adulte assis a son bureau, ordinateur portable ouvert, candidatures en cours, lumiere naturelle

Le poids du logement et du chômage des jeunes

Hélène Roux : Vous insistez beaucoup sur le logement. Pourquoi est-ce devenu, à vos yeux, le facteur structurant ?
Pierre-Henri Vasseur : Parce que le logement conditionne tout le reste. Sans logement stable, pas de couple stable, pas de projet d'enfant, pas d'investissement dans le territoire, parfois pas même de candidature sereine à un emploi. Le logement, c'est l'infrastructure invisible de toutes les autres autonomies.

Or la France connaît depuis vingt ans un découplage croissant entre les revenus des jeunes et le coût du logement, particulièrement dans les zones tendues. Les loyers ont augmenté à un rythme bien supérieur à celui des salaires d’entrée. Les conditions d’accès à la location se sont durcies : exigence de garants, justificatifs de revenus, dossiers de plus en plus normés. Pour un jeune en CDD ou en intérim, fournir trois fiches de paie et un garant solvable est parfois mission impossible — sauf à mobiliser le réseau familial.

Cette mobilisation familiale est devenue la règle. Entre 50 et 65 % des jeunes ayant accédé à un logement autonome ont bénéficié d’une caution parentale ou d’une aide financière directe, selon les enquêtes que nous avons croisées. Cette aide est puissamment inégalitaire : elle suit les ressources des parents. Les jeunes sans ce filet familial accumulent les difficultés et finissent souvent dans des solutions précaires — colocation subie, sous-location, hébergement chez des proches élargis.

Le chômage des jeunes, lui, joue un rôle légèrement différent. Il n’est pas, en France, le principal blocage de l’autonomie — d’autres pays européens connaissent des taux bien plus élevés sans pour autant des âges médians de décohabitation aussi tardifs. Ce qui blocque chez nous, c’est moins le chômage massif que la précarité durable : les jeunes Français travaillent, mais ils travaillent en CDD, en intérim, en mission. Cette précarité de longue durée est ce qui empêche la projection.

D’ailleurs, la difficulté à fonder un couple stable est elle aussi très liée à ces conditions matérielles. Vivre en couple suppose un logement, et c’est un sujet que nous avons traité sous l’angle des inégalités sociales d’accès au couple : la capacité à former un foyer durable est devenue un marqueur de classe sociale, pas seulement une affaire de sentiment.

Le rôle des familles : soutien financier, logement, transmission

Hélène Roux : La famille, dans vos enquêtes, apparaît à la fois comme une ressource et comme un facteur d'inégalité. Comment décrivez-vous sa fonction aujourd'hui ?
Pierre-Henri Vasseur : La famille française contemporaine est devenue un acteur économique de premier plan dans la transition vers l'âge adulte. Ce n'est pas une évolution anodine. Dans la deuxième moitié du XXe siècle, on imaginait que l'État-providence remplacerait progressivement la solidarité familiale pour soutenir les jeunes adultes — bourses, allocations, garanties publiques. Cette substitution n'a pas eu lieu. Au contraire, le rôle économique de la famille s'est accru.

Concrètement, le soutien familial prend plusieurs formes. Le soutien financier direct — virements mensuels, transfert ponctuel pour un loyer, achat de mobilier — est très répandu : selon les enquêtes Patrimoine de l’INSEE, environ un tiers des 18-29 ans reçoivent une aide financière régulière de leurs parents. Le soutien en nature est tout aussi structurant : hébergement gratuit, garde d’enfant, prêt de véhicule, accès à un réseau professionnel. Et le soutien en capital, lors de l’achat d’un premier logement ou de la création d’une entreprise, peut représenter plusieurs dizaines de milliers d’euros — un apport décisif que beaucoup de jeunes n’ont pas.

Cette mobilisation familiale est, en moyenne, bénéfique pour les jeunes qui en bénéficient. Elle accélère la décohabitation, sécurise la phase d’entrée sur le marché du travail, ouvre l’accès à la propriété. Mais elle pose deux problèmes structurels.

Le premier, c’est qu’elle reproduit fortement les inégalités sociales. Les jeunes dont les parents ont les moyens d’aider démarrent dans la vie avec un avantage cumulé considérable : moins d’angoisse, plus de temps pour choisir, capital de départ pour acheter. Les jeunes sans cet appui doivent compenser par leurs propres efforts, ce qu’ils peuvent rarement faire à puissance équivalente. Le CESE a d’ailleurs récemment formulé des recommandations pour soutenir les aspirations familiales et l’autonomie des jeunes, précisément pour limiter cette dépendance au capital familial.

Le deuxième problème, c’est qu’elle pèse sur les familles. Soutenir un jeune adulte coûte cher, longtemps. Beaucoup de parents que nous interrogeons décrivent une fatigue, parfois un ressentiment, surtout quand ce soutien empiète sur leur propre projet de retraite. La transition vers l’âge adulte des enfants devient un projet collectif de la famille, ce qui transforme aussi la place des parents dans la cinquantaine et la soixantaine.

Transmission des inégalités : la mobilité sociale est-elle bloquée ?

Hélène Roux : Tout cela donne le sentiment que l'origine sociale pèse plus lourd qu'avant. Est-ce que la mobilité sociale est en train de se gripper en France ?
Pierre-Henri Vasseur : Les indicateurs ne montrent pas un blocage total, mais un net ralentissement. Les enquêtes FQP de l'INSEE et les travaux d'économistes comme ceux du Conseil d'analyse économique convergent : la mobilité sociale ascendante a ralenti depuis les années 1990, sans s'effondrer. Ce qui se passe, c'est que l'origine sociale prédit aujourd'hui un peu plus qu'hier la trajectoire des jeunes adultes — diplôme atteint, type d'emploi, revenu en début de carrière, accession au logement.

La cause majeure tient à ce que j’évoquais : l’autonomie résidentielle et économique étant devenue conditionnelle au soutien familial, la position des parents pèse lourdement sur le démarrage. Un jeune diplômé issu d’une famille populaire qui doit assumer seul son logement et son équipement en fin d’études est plus vulnérable aux accidents de parcours qu’un diplômé équivalent dont les parents sécurisent l’arrière-plan. Cette différence s’accumule sur dix ans.

Mais — et c’est important — la mobilité sociale n’est pas figée. Le système éducatif français, malgré ses défauts, reste un puissant outil de mobilité pour ceux qui réussissent à y prendre place. L’apprentissage, qui s’est massivement développé depuis 2018, constitue une nouvelle voie d’autonomie pour des jeunes que le système scolaire n’avait pas accrochés. Les politiques de logement social étudiant, quand elles fonctionnent, jouent aussi un rôle.

La question n’est donc pas tant « la mobilité est-elle bloquée », mais « à quel coût social et psychologique se fait aujourd’hui l’autonomisation pour les jeunes sans capital familial ? ». Notre travail montre que ce coût est élevé : retard de décohabitation, accumulation de dettes, parfois renoncement au projet d’enfant. C’est un signal qu’il faut entendre.

Salle de cours d'universite francaise, etudiants en train de prendre des notes, ambiance studieuse

Les politiques publiques en France : RSA jeunes, garantie jeunes, contrat d’engagement, allocation autonomie ?

Hélène Roux : Quelles politiques publiques existent aujourd'hui pour soutenir l'autonomie des jeunes, et que faudrait-il changer ?
Pierre-Henri Vasseur : Le paysage des politiques d'autonomie des jeunes en France est marqué par une caractéristique majeure : la fragmentation. Là où certains pays nordiques offrent une allocation autonomie unifiée à partir de 18 ans, la France a multiplié les dispositifs ciblés, parfois redondants, souvent peu lisibles.

On peut citer les principaux : les bourses sur critères sociaux pour les étudiants, les APL pour le logement, le contrat d’engagement jeune pour les NEET, le RSA jeune sous conditions strictes (parents ou avoir travaillé deux ans à temps plein), les aides à l’apprentissage, la Garantie jeunes héritée des années 2010. Chacun de ces dispositifs a sa logique, mais l’ensemble manque de cohérence et de lisibilité. Beaucoup de jeunes ne savent pas à quelles aides ils ont droit, et le non-recours reste élevé.

Plusieurs travaux — au Parlement, au CESE, dans la sphère universitaire — ont proposé une refonte autour d’une allocation autonomie pour les 18-25 ans, financée par redéploiement et complémentaire à un accompagnement renforcé. Cette piste a suscité des oppositions politiques fortes, notamment sur le coût et sur la crainte d’un effet d’aubaine. Mais elle revient régulièrement dans le débat parce que la fragmentation actuelle ne marche pas pour les plus précaires.

Au-delà de l’allocation, il y a trois leviers que je considère, à partir de nos travaux, comme particulièrement efficaces. D’abord le logement étudiant et jeune actif : il faut massivement construire et rénover, parce que c’est le verrou principal de l’autonomie résidentielle. Ensuite la sécurisation des parcours professionnels d’entrée : encourager le CDI primo-jeune, encadrer les CDD à répétition, généraliser la VAE. Enfin l’accompagnement de proximité : les missions locales, quand elles disposent de moyens, font un travail remarquable d’accompagnement individualisé.

Et il faut soutenir les familles dans leur fonction de soutien — parce qu’on ne va pas, du jour au lendemain, désinstaller la solidarité familiale. La qualité du dialogue intergénérationnel est ici décisive, comme l’explorent des médias spécialisés tels Écoutez-Voir, qui se penchent sur les liens entre parents et jeunes adultes. Soutenir les jeunes, c’est aussi soutenir les familles qui les soutiennent.

Que pourraient faire les familles, les employeurs, l’État ?

Hélène Roux : Si vous deviez lister trois recommandations concrètes par acteur — familles, employeurs, État —, lesquelles donneriez-vous ?
Pierre-Henri Vasseur : Pour les familles, je dirais d'abord : ne pas confondre soutien et tutelle. Aider un jeune adulte sur le plan matériel n'autorise pas à dicter ses choix. Garder cette distinction, c'est préserver à la fois la relation et l'autonomie symbolique du jeune. Ensuite, formaliser l'aide quand elle est régulière — parler ouvertement du montant, de la durée, des contreparties éventuelles. Le non-dit familial autour de l'argent crée beaucoup de tensions. Enfin, dialoguer avec le jeune sur ses propres difficultés économiques de parents, parce que beaucoup de parents s'épuisent en silence.

Pour les employeurs, je recommanderais d’abord de raccourcir les sas d’entrée. Un primo-jeune en CDI à 24 ans est plus loyal et plus performant à 30 ans qu’un jeune ballotté en CDD pendant six ans. Les entreprises ont intérêt à investir dans la stabilisation précoce. Ensuite, soutenir l’accès au logement : aide à la caution, logement employeur, partenariats avec des bailleurs sociaux. Cela coûte peu et change beaucoup pour les jeunes recrues. Enfin, ouvrir réellement l’apprentissage et l’alternance — pas seulement comme une niche, mais comme une voie majeure d’entrée durable.

Pour l’État, trois priorités. Le logement, encore et toujours : sans desserrement de l’offre dans les zones tendues, aucune politique d’autonomie ne tiendra. Une simplification radicale du paysage des aides aux jeunes — un guichet unique, un droit à l’autonomie unifié à partir de 18 ans, même modeste, vaut mieux que dix dispositifs incompréhensibles. Et un investissement massif dans l’accompagnement des plus précaires : missions locales, écoles de la deuxième chance, contrat d’engagement, sont des outils qui marchent quand ils sont financés à hauteur des besoins.

Pour aller plus loin sur les politiques de jeunesse et les engagements possibles, Familles Durables a regroupé ses contenus sur cette thématique, avec des analyses régulières des dispositifs en vigueur.

Questions rapides : les idées reçues

Hélène Roux : Pour finir, je vous propose quelques affirmations classiques sur les jeunes adultes. Vous me dites si c'est vrai ou faux.

« Les jeunes d’aujourd’hui sont moins courageux que leurs parents au même âge. » Faux. Les jeunes adultes français travaillent en moyenne autant, et souvent plus, que les générations précédentes au même âge. Ce qui a changé, c’est le contexte économique d’entrée — précarité contractuelle, prix du logement — pas la motivation individuelle. Confondre l’effet du contexte avec un défaut de génération est une erreur d’analyse.

« Si on leur donne une allocation, ils ne chercheront plus à travailler. » Faux. Les évaluations menées sur la Garantie jeunes et le contrat d’engagement jeune montrent au contraire que l’allocation, quand elle est associée à un accompagnement, accroît significativement le taux d’insertion professionnelle. L’effet désincitatif est très faible empiriquement.

« Les jeunes restent chez leurs parents par confort. » Faux. Les enquêtes qualitatives montrent que la cohabitation prolongée est massivement subie, pas choisie. La grande majorité des jeunes qui restent au domicile parental après 23-24 ans souhaiteraient en partir, mais le coût du logement les en empêche.

« Les jeunes diplômés trouvent tous un bon emploi rapidement. » Faux. Si les diplômés du supérieur ont en moyenne de meilleures trajectoires, environ 40 % d’entre eux ne sont pas en CDI dans leur domaine trois ans après l’obtention du diplôme. Les disparités par filière et par origine sociale restent fortes.

« L’allongement des études est une mauvaise chose pour l’autonomie. » Vrai et faux. L’allongement décale les transitions, c’est un fait. Mais il accroît aussi les compétences et la résilience face aux mutations du marché du travail. Le problème n’est pas l’allongement en soi, mais l’absence de dispositifs publics adaptés à cette nouvelle durée.

« Les jeunes ruraux sont oubliés des politiques d’autonomie. » Plutôt vrai. Les politiques de logement étudiant, de transports, d’accompagnement professionnel sont historiquement concentrées en milieu urbain. Les jeunes ruraux subissent un cumul de handicaps — distance, raréfaction des services, isolement social — qui mériterait des politiques territorialisées plus ambitieuses.

« La famille remplace très bien l’État pour soutenir les jeunes. » Faux. Quand elle peut, la famille soutient efficacement, mais elle reproduit massivement les inégalités. Les jeunes sans capital familial cumulent les handicaps. La solidarité familiale est précieuse, mais elle ne peut pas être un substitut à une politique publique cohérente.

Conclusion : trois choses à retenir

Pierre-Henri Vasseur : Si je devais retenir trois points pour conclure cet entretien, voici lesquels.

D’abord, l’autonomisation des jeunes adultes en France n’est pas en panne, elle est transformée. Les seuils d’entrée dans l’âge adulte se sont déplacés et désynchronisés. Comprendre ces transformations, c’est éviter les jugements générationnels faciles et regarder les conditions matérielles réelles dans lesquelles les jeunes construisent leur vie.

Ensuite, la famille est devenue un acteur économique majeur de la transition vers l’âge adulte, et cela pose un problème d’équité. Les jeunes sans capital familial paient le prix fort de cette privatisation du soutien aux jeunes. Une politique d’autonomie ambitieuse ne peut pas se contenter de saluer la solidarité familiale : elle doit la compléter là où elle manque.

Enfin, le logement est le verrou principal. Aucune politique de jeunesse n’aboutira sans une action déterminée sur la production, la régulation et l’accessibilité du logement abordable, en particulier dans les zones tendues. Le reste — emploi, allocation, accompagnement — ne tiendra que si ce verrou-là saute.

Devenir adulte aujourd’hui en France, c’est avancer sur un chemin plus long, moins linéaire, plus inégal. Ce n’est pas une fatalité. C’est un choix collectif de société, qui se rejoue dans chaque budget, chaque loi, chaque dispositif.