Introduction

Le deuxième baromètre OpinionWay pour Familles Durables met en évidence des divergences frappantes dans la perception du soutien aux familles selon le genre. Publiée dans un contexte de débats renouvelés sur l’égalité femmes-hommes, cette étude démontre que les femmes, en première ligne de la charge familiale, portent un regard nettement plus critique que les hommes sur l’adéquation des politiques publiques à leurs besoins.

Boutayna Burkel, fondatrice de The Helpr et spécialiste de l’accompagnement des aidants familiaux, apporte un éclairage précieux sur ces résultats. Son analyse met en lumière les mécanismes structurels qui perpétuent les inégalités de genre dans la sphère familiale et domestique, de la charge mentale au care en passant par l’éco-anxiété maternelle.

Les résultats du baromètre : des écarts genrés révélateurs

Perception du soutien aux familles

Une semaine après la publication du Rapport Annuel 2023 sur l’État des Lieux du Sexisme en France par le Haut Conseil à l’Égalité entre les Femmes et les Hommes, le 2e baromètre OpinionWay pour Familles Durables permettait un focus sur les divergences de réponses entre les femmes et les hommes.

Ces résultats soulignent des enjeux fondamentaux dans un contexte de crise de la représentativité démocratique, du vieillissement de la population, de l’affaiblissement de la natalité et de la lutte contre le dérèglement climatique et pour la transition écologique.

Les chiffres clés du baromètre

IndicateurFemmesHommesÉcart
Soutien à la famille jugé suffisant34 %46 %- 12 pts
Pour l’allongement du congé maternité78 %65 %+ 13 pts
Pour l’allongement du congé paternité39 %25 %+ 14 pts
Soutien aux aidants jugé suffisant17 %30 %- 13 pts
Parentalité incite à l’engagement écologique78 %61 %+ 17 pts

Les écarts sont particulièrement marqués sur les questions touchant directement au quotidien familial :

  • Seulement 34 % des femmes estiment que le soutien à leur famille est suffisant, contre 46 % des hommes ;
  • Une plus grande part des femmes se prononce pour un allongement du congé maternité (78 % contre 65 % des hommes), et elles réclament un allongement supplémentaire de la durée du congé paternité : 39 % contre 25 % des hommes ;
  • 30 % des hommes estiment que le soutien public aux aidants familiaux est suffisant, contre 17 % des femmes, majoritairement concernées ;
  • 70 % des Français estiment qu’avoir des enfants incite à s’investir davantage en faveur de la transition écologique. Cette opinion est partagée par 78 % des femmes contre 61 % des hommes.

L’analyse de Boutayna Burkel : une organisation sociale inadaptée

Boutayna Burkel, fondatrice de The Helpr, regrette que l’organisation sociale ne soit toujours pas adaptée aux besoins des femmes, qu’elles soient mères ou aidantes.

La charge mentale et le piège du care

« Les résultats ne font que confirmer des demandes que l’on identifie depuis quelques années à l’occasion de prises de paroles sur les réseaux sociaux.

Malheureusement les femmes sont prises au piège par la charge mentale, car le domaine du care, du soin leur est culturellement réservé, depuis l’éducation jusqu’aux soins physiques et mentaux des autres membres de la famille.

Il a été démontré que les femmes mettent en danger leur santé physique et mentale en faisant passer celles des autres en priorité. Il faut souligner le problème de toutes les activités invisibilisées qui pourtant ont une vraie valeur économique pour la société. »

Les freins à l’égalité professionnelle

« Les femmes sont aussi piégées par les problèmes d’accès aux modes de garde qui vont encourager une pause professionnelle, ce qui par la suite n’encouragera pas la reprise du travail. Par cette même occasion, elles souffrent des inégalités salariales et sont cantonnées à un rôle précis au sein de la famille sans avoir eu l’occasion de le choisir.

L’éco-anxiété pèse aussi énormément sur les femmes, les mères : ça commence dès la grossesse car on va faire peser la charge mentale du choix des aliments, de la cosmétique, des produits d’hygiène sur elles. L’impact des produits toxiques pendant la grossesse les concerne mais cette attention continuera toujours après la naissance, puisqu’elles sont généralement responsables du care. »

La double charge des aidantes familiales

« S’agissant de la question des aidants : les femmes sont souvent à cheval entre les obligations vis-à-vis de leurs enfants, de leurs parents, ou leur conjoint malade. C’est une vraie situation de fragilité, de vulnérabilité, et de grande responsabilité. »

Cette réalité des aidantes familiales est documentée par les études nationales : en France, les femmes représentent environ 57 % des aidants familiaux, et elles consacrent en moyenne plus d’heures par semaine à l’aide apportée à un proche dépendant que les hommes. Cette charge supplémentaire se cumule avec les responsabilités parentales et professionnelles, créant un risque accru d’épuisement et de problèmes de santé.

Comparaisons internationales : des modèles à explorer

Le modèle britannique du droit à la flexibilité

« L’assignation à résidence, par essence non choisie, dans le monde domestique implique souvent un départ des femmes, ou un moindre engagement dans le monde de l’entreprise qui n’a pas été pensé pour elles. S’il semble difficile de rémunérer les tâches domestiques, on peut au moins mieux reconnaître sa valeur. L’organisation sociale, sociétale, doit mieux répartir la charge du soin qui est nécessaire et importante. S’occuper les uns des autres, c’est fondamental, mais ça doit être mieux réfléchi.

S’il existe différentes initiatives pour améliorer le temps de travail, il faut prendre garde à n’enfermer personne. Nous avons encore besoin de plus de flexibilité, de différents dispositifs à adapter selon les préférences. À ce titre, l’Angleterre a mis en place un droit à demander des horaires de travail flexibles (“The right to ask”) pour les personnes qui ont la charge d’enfants ou d’adultes. Les trois quarts des entreprises confirment que cet arrangement n’a pas d’impact négatif sur le résultat du travail. »

Les politiques de congé parental en Europe

Les pays scandinaves offrent des modèles intéressants de partage des congés parentaux. En Suède, le système de « mois réservés au père » a considérablement augmenté la prise de congé parental par les hommes. En Islande, le congé parental est divisé en trois parts égales : un tiers pour la mère, un tiers pour le père, et un tiers partageable. Ces dispositifs ont démontré des effets positifs sur l’égalité professionnelle et sur l’implication des pères dans la vie familiale.

La France, avec ses 16 semaines de congé maternité (26 à partir du troisième enfant) et 25 jours de congé paternité depuis 2021, se situe dans une position intermédiaire en Europe. Les résultats du baromètre montrent que les Français, et particulièrement les Françaises, aspirent à un allongement significatif de ces durées.

La valeur économique invisible du travail domestique

L’un des enjeux soulevés par Boutayna Burkel est la reconnaissance économique du travail domestique et du care. Les économistes évaluent la valeur du travail domestique non rémunéré entre 15 % et 39 % du PIB selon les méthodes de calcul. En France, l’INSEE estime que si le travail domestique était comptabilisé dans le PIB, il représenterait l’équivalent de 33 % de la richesse nationale.

Cette invisibilisation économique a des conséquences concrètes sur la protection sociale des femmes : retraites plus faibles en raison des interruptions de carrière, moindre accès aux indemnités chômage, dépendance financière accrue envers le conjoint. La reconnaissance de cette contribution économique constitue un préalable à toute politique de rééquilibrage entre les genres dans la sphère familiale.

Dépasser l’injonction à la maternité parfaite

« Un autre problème que rencontrent les femmes est l’injonction de la maternité parfaite : on veut, on doit toujours mieux faire pour les enfants (sommeil, allaitement, développement) mais aussi pour elles-mêmes. C’est intenable. Ça ne peut s’interroger sur le besoin de soutien de la société. La famille nucléaire peut-elle tout, toute seule ? Certainement pas. Il faut revenir au concept de la “Mère Assez Bonne” de Winnicott plutôt que celui de la Mère Parfaite. »

Le concept de « Good Enough Mother » (mère suffisamment bonne) développé par le psychanalyste Donald Winnicott dans les années 1950 reste d’une actualité frappante. À l’ère des réseaux sociaux et de la surexposition aux modèles parentaux idéalisés, la pression exercée sur les mères n’a fait que s’intensifier. Cette course à la perfection parentale a des conséquences mesurables sur la santé mentale des femmes : burn-out maternel, anxiété, dépression post-partum prolongée.

Les résultats du baromètre OpinionWay confirment que les femmes ne demandent pas seulement plus de moyens financiers, mais une transformation profonde de l’organisation sociale et professionnelle pour permettre un véritable partage des responsabilités familiales.

Conclusion

Le deuxième baromètre OpinionWay pour Familles Durables apporte une contribution essentielle au débat public sur l’égalité femmes-hommes dans la sphère familiale. Les écarts de perception entre les sexes, parfois supérieurs à 15 points, révèlent une asymétrie persistante dans le vécu quotidien des familles françaises.

L’analyse de Boutayna Burkel invite à dépasser les approches individuelles pour repenser collectivement l’organisation du care. Le soutien aux aidants, l’allongement et le partage des congés parentaux, la flexibilité du temps de travail et la reconnaissance économique du travail domestique constituent autant de leviers à actionner pour construire une société plus égalitaire et plus solidaire envers les familles.