Introduction
Comment les enfants apprennent-ils à parler ? Cette question, au coeur de la psychologie du développement, a longtemps été associée à des réponses simplistes liant le niveau de langage des enfants au statut socio-économique de leurs parents. Une étude d’envergure internationale menée par Elika Bergelson, professeure agrégée de psychologie à l’Université d’Harvard, vient bousculer ces idées reçues.
En analysant les enregistrements audio de 1 001 enfants répartis dans 12 pays et 43 langues, cette recherche publiée dans les Actes de l’Académie nationale des sciences démontre que le facteur déterminant de l’acquisition du langage n’est ni la richesse ni le niveau d’éducation des parents, mais simplement la quantité de parole à laquelle l’enfant est exposé. Une conclusion qui invite à repenser en profondeur les politiques de soutien à la petite enfance.
Les résultats clés de l’étude de Harvard
Les résultats de l’étude menée par Elika Bergelson et ses collaborateurs révèlent que la compréhension précoce commence vers 6 à 7 mois, et que des améliorations significatives de la compréhension du langage se produisent vers le premier anniversaire d’un enfant.
Les travaux visent à élargir la portée de la recherche sur le développement du langage pour inclure des populations plus diverses et comprendre les mécanismes d’acquisition du langage chez les enfants, y compris ceux qui sont sourds ou aveugles.
Il en ressort que lorsque les adultes sont plus bavards, leurs enfants le sont aussi. En moyenne, les enfants parlaient 27 fois plus par heure pour chaque augmentation de 100 vocalisations adultes qu’ils entendaient.
Synthèse des principaux résultats
| Découverte | Détail |
|---|---|
| Début de la compréhension | 6-7 mois |
| Amélioration qualitative majeure | Vers le premier anniversaire |
| Effet de la bavardise parentale | +27 vocalisations enfant/heure pour +100 vocalisations adultes |
| Impact du statut socio-économique | Aucun effet significatif détecté |
| Impact du sexe de l’enfant | Aucun effet significatif détecté |
| Impact du multilinguisme | Aucun effet significatif détecté |
| Échantillon | 1 001 enfants, 12 pays, 43 langues |
Points clés :
- Les recherches d’Elika Bergelson réfutent l’hypothèse selon laquelle le statut socio-économique a un impact significatif sur le développement du langage d’un enfant.
- La compréhension précoce du langage chez les nouveaux-nés commence dès l’âge de 6 mois, avec une amélioration notable vers le premier anniversaire.
- L’étude analyse les enregistrements audio de 1 001 enfants dans 12 pays et 43 langues, fournissant ainsi un ensemble de données diversifié et complet.
Le plurilinguisme familial comme point de départ
Grandir au milieu d’un tourbillon de russe, d’hébreu et d’anglais a nourri la passion d’Elika Bergelson pour le développement linguistique. Ses parents avaient émigré dans les années 1970 de l’Union soviétique vers Israël, où ils avaient fondé leur famille.
Elika Bergelson et son plus jeune frère sont nés dans les années 1980 après l’installation de la famille à Columbus, Ohio. Même à l’époque, elle a remarqué des différences générationnelles autour de la grammaire, des accents et du vocabulaire, ce qui l’a amenée à se demander comment les enfants avaient devancé les adultes.
« Qu’est-ce qui, dans l’acquisition du langage, rend les jeunes esprits — qui sont généralement moins bons dans tous les domaines — réellement meilleurs dans ce processus particulier ? » se souvient-elle s’être demandée.
Psychologie du langage chez les nourrissons
Aujourd’hui, le nouveau professeur agrégé de psychologie étudie la manière dont les nourrissons et les tout-petits apprennent les langues du monde qui les entoure. Le psychologue du développement s’efforce spécifiquement d’analyser les différentes théories qui expliquent l’apparition et la maîtrise éventuelle de la compréhension et de la production du langage.
Le dernier article d’Elika Bergelson, publié dans les Actes de l’Académie nationale des sciences, adopte une approche globale pour développer et tester de telles théories, les résultats réfutant les critiques courantes à l’égard des parents et des soignants à faible revenu.
« Nos résultats remettent en question une partie de l’idée reçue, notamment dans l’espace politique américain, selon laquelle les familles, dans certaines circonstances socio-économiques, fournissent un apport linguistique plus ou moins “bon” à leurs enfants », a-t-elle déclaré.
Déconstruire les mythes sur le langage et la classe sociale
En tant que spécialiste du langage, Elika Bergelson a l’habitude de générer de telles idées qui brisent les mythes. Ses premières expériences sur l’apprentissage précoce des mots, réalisées il y a 15 ans alors qu’elle était étudiante diplômée à l’Université de Pennsylvanie, ont révélé que la compréhension commence à un âge beaucoup plus jeune qu’on ne le pensait auparavant. « Vers 6 ou 7 mois, les bébés commencent à comprendre certains noms très courants », dit-elle.
Les scientifiques reconnaissent depuis longtemps l’explosion de la production de mots qui se produit vers l’âge de 18 mois. Dans des études de suivi, elle et ses collègues ont constaté une amélioration qualitative similaire de la compréhension du langage à l’approche du premier anniversaire d’un enfant, à peu près au moment où les premiers mots authentiques arrivent. C’est comme si les enfants d’environ 1 an, qui comprenaient à peine les mécanismes du langage, devenaient soudainement de véritables partenaires de communication.
Serait-ce dû au fait que les parents parlaient plus ou différemment aux bébés plus âgés ? Elika Bergelson a étudié cette théorie en tant que postdoctorante et professeure-chercheuse à l’Université de Rochester, où elle a dirigé la création d’un vaste ensemble de données naturalistes permettant de suivre les bébés de 6 à 18 mois avec des enregistrements audio et vidéo, un suivi oculaire, etc.
« Il ne semble pas y avoir quelque chose de fondamentalement différent dans la façon dont les parents ou les tuteurs interagissent avec les enfants de 6 ou 12 mois », a-t-elle conclu.
Les meilleurs modèles d’apprentissage du langage
Grâce à une subvention du National Institute of Health, le nouveau laboratoire de Bergelson à Harvard s’est récemment lancé dans un projet conçu pour tester ce qu’elle appelle les « meilleurs modèles d’apprentissage » d’acquisition du langage. Le point de basculement de la compréhension est attribué par ces théories aux capacités sociales, cognitives ou linguistiques croissantes du bébé, plutôt qu’à la simple accumulation de contributions supplémentaires de la part des soignants.
Mais quelles sont exactement les compétences qui soutiennent l’apprentissage des mots ? Elika Bergelson et ses collègues prévoient de tester des indicateurs de compréhension qui apparaissent plus tôt que la parole elle-même, comme pointer ou regarder dans la direction d’un objet mentionné. Cette recherche a le potentiel à long terme d’améliorer les interventions précoces auprès des enfants qui ont des difficultés avec l’acquisition du langage.
Vers une diversification des populations étudiées
Bergelson a pour objectif supplémentaire d’élargir le bassin d’enfants étudiés par les linguistes. « Un changement vraiment important dans ce domaine a été récemment une prise en compte beaucoup plus sérieuse du fait que nous avons tendance à étudier les Américains blancs de la classe moyenne », a-t-elle déclaré.
Son récent article publié dans le PNAS, rédigé avec la co-auteure principale Alejandrina Cristia de l’École Normale Supérieure de France, Université PSL, est basé sur un large échantillon d’enfants âgés de 2 à 48 mois. Des enregistrements audio d’une journée ont capturé les babillages et les conversations de bébé de 1 001 enfants représentant 12 pays et 43 langues, analysés par une intelligence artificielle.
Les implications pour la politique familiale et éducative
Les résultats de cette étude ont des implications considérables pour les politiques de petite enfance. En démontrant que la quantité de parole parentale, indépendamment du statut socio-économique, est le facteur déterminant de l’acquisition du langage, la recherche invite à repenser les programmes de soutien aux familles.
Plutôt que de cibler uniquement les familles défavorisées avec des programmes de « rattrapage linguistique », il conviendrait de promouvoir universellement les interactions verbales entre parents et enfants. Des programmes comme « Parler Bambin », expérimenté dans plusieurs villes françaises, vont dans ce sens en formant les professionnels de la petite enfance à stimuler les échanges langagiers avec les tout-petits.
Les résultats montrent que les principaux prédicteurs du développement du langage à l’échelle mondiale sont l’âge, les facteurs cliniques tels que la prématurité ou la dyslexie et la quantité de parole que les enfants reçoivent du monde qui les entoure. Contrairement aux recherches précédentes, aucun effet lié au sexe, au multilinguisme ou à la situation socio-économique n’a été constaté.
« Nous avons examiné le problème de très nombreuses manières différentes… Nous n’avons jamais trouvé de preuve que les mères plus instruites avaient des enfants qui produisaient plus de parole au cours de ces dizaines de milliers d’heures d’enregistrement de la vie quotidienne. »
Nouvelles recherches : le langage chez les enfants sourds ou aveugles
Grâce à une subvention de la National Science Foundation, Bergelson poursuit également de nouvelles recherches sur le développement du langage chez les enfants sourds ou aveugles. Le cas de la cécité est particulièrement intéressant.
« Les compétences linguistiques des adultes aveugles sont en grande partie impossibles à distinguer de celles des personnes voyantes. Mais bon nombre de nos théories sur l’apprentissage précoce des langues reposent sur le fait que les enfants voient les autres pour faire référence à des choses dans le monde. Il y a donc un mystère : comment cela se produit-il ? Et qu’est-ce que cela nous apprend sur la façon dont le langage se développe pour tout le monde ? »
Cette piste de recherche pourrait révolutionner la compréhension des mécanismes d’acquisition du langage et améliorer les interventions précoces auprès des enfants présentant des déficiences sensorielles.
Conclusion
L’étude d’Elika Bergelson et de ses collaborateurs constitue une avancée majeure dans la compréhension de l’acquisition du langage chez l’enfant. En démontrant que la bavardise parentale est un prédicteur plus puissant que le statut socio-économique, le sexe ou le multilinguisme, cette recherche invite à un changement de paradigme dans les politiques de soutien à la petite enfance. L’enjeu est simple : encourager tous les parents, sans distinction, à parler abondamment à leurs enfants dès les premiers mois de vie. Un geste gratuit aux bénéfices inestimables pour le développement de l’enfant.
Accès à l’article sur le site Neuroscience News


