Introduction
Le film « Close » de Lukas Dhont, Grand Prix du Jury au Festival de Cannes et nommé à l’Oscar du meilleur long métrage étranger, aborde avec une sensibilité rare la fragilité des amitiés masculines à l’adolescence. En racontant l’histoire de deux garçons dont l’amitié fusionnelle se brise sous la pression des normes sociales, le cinéaste belge donne une forme artistique à un enjeu de santé publique majeur : la crise de la connexion émotionnelle chez les adolescents masculins et ses conséquences, parfois fatales.
Ce film est aussi l’occasion pour Familles Durables de partager les travaux scientifiques de Niobe Way, professeure de psychologie appliquée à l’Université de New York, dont les recherches sur les amitiés adolescentes ont directement inspiré le réalisateur. Ses conclusions interpellent les politiques éducatives et familiales sur la nécessité de repenser l’éducation affective des garçons.
Close : synopsis et portée du film
Après avoir été présenté en première au Festival de Cannes, où il a reçu le Grand Prix du Jury, le film belge « Close » de Lukas Dhont a été nommé pour l’Oscar du meilleur long métrage étranger par l’Academy of Motion Picture Arts and Sciences.
Le film relate l’évolution de l’amitié fusionnelle de deux jeunes garçons au moment de leur transition vers l’adolescence : alors qu’ils changent d’établissement scolaire, le poids des commentaires blessants et des injonctions à la conformité remet en cause leur amitié, menant l’un d’eux au suicide.
Lukas Dhont dépeint dans son oeuvre un enjeu de santé mentale pour les adolescents sans éducation affective dans un univers régi par des stéréotypes sexualisés néfastes qu’ils peinent à décoder ; et pour leurs familles plongées dans l’incompréhension.
Les recherches de Niobe Way : les amitiés des garçons pendant l’adolescence
Si le réalisateur est allé puiser dans ses propres souvenirs, il s’est également fondé sur un article rédigé en anglais par Niobe Way, publié en 2013 dans Journal of Research on Adolescence, intitulé « Les amitiés des garçons pendant l’adolescence ».
Niobe Way est professeure de psychologie appliquée à l’Université de New York et directrice d’un programme de doctorat en psychologie développementale. Elle étudie les liens humains depuis plus de 35 ans.
- Accéder à « Boys’ Friendships During Adolescence: Intimacy, Desire, and Loss » dans JOURNAL OF RESEARCH ON ADOLESCENCE
Trois tendances majeures identifiées sur deux décennies
L’universitaire souligne trois tendances identifiées par cette étude menée pendant deux décennies auprès de garçons « Noirs, Latinos, Asiatiques et Européens-Américains » :
- L’importance pour les garçons d’être capables de partager leurs secrets avec leurs amis proches ;
- L’importance d’amitiés proches pour la santé mentale des garçons ;
- La perte des amitiés masculines proches malgré le désir de les faire perdurer alors que les garçons évoluent vers la fin de l’adolescence.
« Alors que ces garçons deviennent des hommes, ils deviennent méfiants, perdent ces amitiés et se sentent isolés et seuls », conclut l’autrice.
De l’article au livre : Deep Secrets
L’étude servira de base à son livre « Deep Secrets — Boys Friendships and the Crisis of Connection » dans lequel Niobe Way propose de reconnaître l’importance fondamentale du besoin de lien amical pour l’humanité.
| Phase de l’adolescence | Relation aux amitiés intimes |
|---|---|
| Début (11-13 ans) | Amitiés profondes, partage de secrets, intimité émotionnelle valorisée |
| Milieu (14-16 ans) | Pression croissante des pairs, début du retrait émotionnel |
| Fin (17-19 ans) | Perte des amitiés intimes, méfiance, isolement émotionnel |
| Âge adulte | Solitude relationnelle, difficulté à créer des liens profonds |
Un problème culturel, pas individuel
Dans une vidéo YouTube intitulée « The Psychology of Male Friendships » (janvier 2023), Niobe Way souligne le besoin vital de réintégrer et de valoriser la dimension amicale dans l’éducation des garçons :
« Il y aura des conséquences violentes au fait d’élever des animaux sociaux d’une manière asociale. La violence, les suicides et les problèmes de santé mentale, la solitude, l’isolation, les agressions sexuelles, […] proviennent du fait que l’on élève nos enfants à aller contre leur nature. […] La solution réside dans l’acceptation qu’il s’agit d’un problème culturel plus qu’individuel. Ce n’est pas le problème des garçons et des hommes, des filles et des femmes, de tous les groupes que l’on condamne […], le problème, c’est comment nous avons construit notre culture afin que l’attention soit inférieure, et gagner beaucoup d’argent supérieur. »
Cette analyse rejoint les travaux de nombreux psychologues et sociologues qui alertent sur les effets délétères des injonctions à la virilité sur la santé mentale masculine. L’incapacité à exprimer ses émotions, le rejet de la vulnérabilité et la valorisation exclusive de la performance créent un terrain propice à la détresse psychologique et, dans les cas les plus graves, au passage à l’acte suicidaire. La prévention de la dépression chez les jeunes passe aussi par une meilleure compréhension de ces mécanismes culturels.
Le suicide en France : des chiffres alarmants
Les données du Ministère de la Santé et des Solidarités confirment l’ampleur du phénomène :
- Le suicide représente en France plus de 9 200 décès par an, soit trois fois plus de décès que les accidents de la route ;
- 89 000 personnes ont été hospitalisées en médecine et chirurgie pour tentatives de suicide en 2017, mais on estime à 200 000 le nombre de tentatives de suicide au total ;
- Le taux de suicide est en France l’un des plus élevés d’Europe avec 12,5 décès pour 100 000 habitants, pour une moyenne européenne de 10,3/100 000 habitants ;
- Le suicide en France concerne en premier lieu les hommes, avec un taux de 19,4 sur 100 000 habitants, et dans une moindre mesure les femmes avec un taux de 6,0 sur 100 000 habitants ;
- Chaque année le suicide est responsable de la mort de près de 400 adolescents en France, ce qui en fait la 2e cause de mortalité pour cette tranche d’âge.
La surmortalité masculine par suicide : un reflet des injonctions culturelles
L’écart entre le taux de suicide masculin (19,4/100 000) et féminin (6,0/100 000) en France est l’un des plus marqués d’Europe. Les recherches de Niobe Way offrent une clé de compréhension de ce phénomène : les hommes, socialisés dans le rejet de la vulnérabilité et de l’intimité émotionnelle, disposent de moins de ressources relationnelles pour faire face à la détresse psychologique.
Les garçons qui perdent leurs amitiés intimes à l’adolescence se retrouvent souvent dépourvus de liens de confiance pour traverser les épreuves de la vie adulte. Cette solitude relationnelle, combinée à la stigmatisation de la demande d’aide, constitue un facteur de risque majeur pour les comportements suicidaires.
Le rôle de l’art et de la culture dans la prise de conscience
Le film « Close » s’inscrit dans une tradition cinématographique et littéraire qui utilise l’art comme outil de sensibilisation aux questions de santé mentale. En mettant en scène avec justesse et empathie la détresse d’un adolescent confronté à la perte de son meilleur ami, Lukas Dhont rend visible un phénomène que la société tend à ignorer ou à minimiser.
Le cinéma, comme la littérature, joue un rôle essentiel dans la déconstruction des stéréotypes de genre qui enferment les garçons dans un modèle d’imperméabilité émotionnelle. Des films comme « Stand By Me » de Rob Reiner ou « The Perks of Being a Wallflower » de Stephen Chbosky ont déjà exploré cette thématique, mais « Close » se distingue par sa radicalité : il montre sans détour les conséquences ultimes de la privation de liens intimes chez les adolescents masculins.
En France, le dispositif « Lycéens et apprentis au cinéma » pourrait intégrer ce type d’oeuvres dans ses sélections pour ouvrir un dialogue sur l’éducation affective et la santé mentale masculine dès le lycée. L’art offre un espace de projection et d’identification qui peut aider les adolescents à nommer leurs émotions et à reconnaître la légitimité de leurs besoins relationnels.
Quelles réponses éducatives et familiales ?
Le film de Lukas Dhont et les recherches de Niobe Way convergent vers un appel à l’action en matière d’éducation affective. Plusieurs pistes méritent d’être explorées :
- Intégrer l’éducation aux émotions dans les programmes scolaires, dès le primaire, pour permettre aux garçons comme aux filles de développer leur vocabulaire émotionnel et leurs compétences relationnelles ;
- Former les enseignants et les éducateurs au repérage des signaux de détresse chez les adolescents, en particulier les garçons qui tendent à masquer leur souffrance ;
- Valoriser les amitiés masculines profondes dans les représentations culturelles, pour déconstruire l’association entre intimité émotionnelle et homosexualité qui pousse les garçons au retrait ;
- Soutenir les familles dans l’accompagnement émotionnel de leurs enfants, en particulier les pères qui peuvent servir de modèles d’expression émotionnelle pour leurs fils.
Conclusion
« Close » de Lukas Dhont n’est pas seulement un film poignant sur l’adolescence : c’est un miroir tendu à une société qui, en privant les garçons de la capacité à entretenir des liens émotionnels profonds, compromet leur santé mentale et parfois leur survie. Les travaux de Niobe Way démontrent que ce phénomène n’est pas une fatalité biologique mais une construction culturelle, et qu’il est possible d’y remédier par des politiques éducatives et familiales adaptées. Avec 9 200 décès par suicide chaque année en France, dont une majorité masculine, l’urgence d’agir n’a jamais été aussi criante.
Pour aller plus loin : Les données épidémiologiques les plus récentes avec le Bulletin épidémiologique hebdomadaire de Santé publique France et les rapports de l’Observatoire national du suicide.


