Introduction

Le vieillissement démographique constitue l’un des défis structurels majeurs du XXIe siècle. Phénomène mondial, il transforme en profondeur les équilibres économiques, sociaux et familiaux de sociétés entières. La question n’est plus de savoir si ce vieillissement aura lieu — il est déjà en cours — mais de déterminer comment les sociétés peuvent s’y adapter sans sacrifier la solidarité intergénérationnelle.

C’est dans cette perspective que l’IFFD, partenaire de confiance de Familles Durables, a réuni un panel d’experts internationaux de premier plan pour une table ronde consacrée aux interactions entre familles et changements démographiques. Cette initiative s’inscrit dans un mouvement plus large de réflexion portée par les institutions internationales sur l’avenir des sociétés vieillissantes.

Le constat de départ : un vieillissement aux causes multiples

Le vieillissement de la population trouve son origine dans le déclin de la fertilité et l’augmentation de l’espérance de vie. Dans certains pays et à certaines périodes, le vieillissement de la population a été temporairement impacté par les flux de migrations internationales. Si les sociétés retardent l’application de mesures critiques pour s’adapter au vieillissement, les générations présentes et futures pourraient avoir à en payer le prix.

Ce postulat de départ a guidé l’organisation par l’IFFD, le 20 janvier 2022, d’un groupe d’étude sous la forme d’une table ronde en ligne en langue anglaise sur le thème des familles et du changement démographique.

Les chiffres clés du vieillissement mondial

IndicateurDonnées
Population mondiale de plus de 65 ans (2020)727 millions
Projection pour 20501,5 milliard
Ratio actifs/retraités en Europe (2020)3,0
Ratio actifs/retraités en Europe (projection 2050)1,8
Taux de fertilité moyen OCDE (2022)1,5 enfant par femme
Seuil de renouvellement des générations2,1 enfants par femme

Ces données illustrent l’ampleur du défi : dans la plupart des pays développés, le nombre de personnes en âge de travailler pour chaque retraité diminue rapidement, mettant sous pression les systèmes de retraite, de santé et de dépendance.

Un panel d’experts internationaux de premier plan

L’événement fut modéré par Bahira Trask, Présidente et Professeure au Département de Développement Humain et de Sciences Familiales à l’Université du Delaware. Sa recherche se concentre sur la relation entre les changements vécus par les familles, la complexité familiale croissante, et la mondialisation dans des contextes occidentaux et non-occidentaux. Elle a également un intérêt dans les relations intergénérationnelles et le développement de la force de travail au 21e siècle.

La liste des 6 experts et praticiens participants est disponible sous la vidéo.

Les profils des intervenants

  • Willem Adema, Économiste Senior à la division Social Policy de l’OCDE, à Paris. Willem Adema dirige une équipe d’analystes sur la Famille, le Genre et les politiques du Logement. Il est responsable de la base de données sur les familles de l’OCDE, la Gender Initiative de l’OCDE et le Gender Data Portal de l’OCDE, la base de données sur les dépenses sociales de l’OCDE et la base de données sur le logement abordable de l’OCDE.

  • Ahmed Aref, Responsable au Doha International Family Institute, doctorant chercheur à l’Institute for Policy Research, Université de Bath (Royaume-Uni). Ahmed Aref a également travaillé pour le bureau régional pour les pays arabes de l’UNFPA (United Nations Fund for Population Activities), le programme de l’Union Européenne sur les familles et les droits de l’enfant et pour le bureau du Premier Ministre égyptien.

  • Francesco Billari, Professeur de Démographie et Doyen de faculté à l’Université Bocconi, à Milan, en Italie. Francesco Billari a travaillé à l’Université d’Oxford (département de sociologie, en tant que chef de département) et à Nuffield College (en tant que professorial fellow), au Max Planck Institute for Demographic Research (Responsable du Groupe de recherche indépendant sur la démographie du début de l’âge adulte).

  • Erica Komisar, travailleuse sociale clinicienne, coach parentale et autrice basée à New York, aux USA. Avec 30 ans d’expérience de pratique privée, Erica Komisar travaille pour traiter les souffrances d’individus en proie à la dépression, l’anxiété, les troubles de l’alimentation et d’autres troubles obsessionnels compulsifs.

  • Livia Sz. Oláh, Professeure Associée de Démographie au Département de Sociologie de l’Université de Stockholm. Livia Sz. Oláh détient également une expertise en droit et en sciences politiques, en recherche comparative sur l’État-providence et les études de genre. Madame Oláh a été coordinatrice d’une recherche de grande ampleur dans le cadre du projet FamiliesAndSocieties de l’Union Européenne. Ses intérêts de recherche incluent la démographie familiale dans une perspective comparative.

  • Wei-Jun Jean Yeung, Professeure au Département de Sociologie de l’Université Nationale de Singapour (NUS), où elle préside le centre de recherche sur la Famille, l’Enfance et la Jeunesse à la Faculté d’Arts et Sciences Sociales. Wei-Jun Jean Yeung fait partie des conseils éditoriaux de Demography, de Journal of Marriage and Family, et de Journal of Family Issues.

Les axes de réflexion : famille, fertilité et adaptation sociale

La table ronde a permis d’explorer plusieurs dimensions interconnectées du changement démographique. Le déclin de la fertilité, loin d’être un phénomène purement biologique, résulte de transformations sociales profondes : allongement des études, précarisation de l’emploi des jeunes adultes, coût du logement, évolution des aspirations individuelles et transformation des normes de genre.

Le rôle des politiques familiales dans les décisions de fécondité

Les recherches comparatives présentées par les experts montrent que les politiques familiales influencent significativement les décisions de fécondité, mais de manière complexe et non linéaire. Les pays qui ont maintenu des taux de fertilité relativement élevés — comme la France, la Suède ou le Danemark — partagent certaines caractéristiques : des systèmes de garde d’enfants accessibles, des congés parentaux bien rémunérés et partagés entre les parents, et des politiques actives de conciliation entre vie professionnelle et vie familiale.

À l’inverse, les pays où la fécondité a chuté le plus drastiquement — comme la Corée du Sud, le Japon ou l’Italie — combinent souvent des normes de genre traditionnelles avec un marché du travail peu accommodant pour les parents, créant un conflit irréconciliable entre aspirations professionnelles et désir d’enfant.

Les migrations comme facteur temporaire

Si les migrations internationales peuvent temporairement atténuer les effets du vieillissement en apportant une population plus jeune et active, elles ne constituent pas une solution durable. Les populations immigrées tendent à adopter les comportements de fécondité du pays d’accueil en une à deux générations. De plus, les pays d’origine subissent eux-mêmes les conséquences du départ de leur population jeune et active.

La dimension asiatique : regards croisés entre Occident et Orient

L’apport de Wei-Jun Jean Yeung a permis d’élargir la perspective au-delà du contexte occidental. En Asie de l’Est, le déclin de la fertilité atteint des niveaux sans précédent : la Corée du Sud a enregistré un taux de fécondité de 0,78 en 2022, le plus bas au monde. Singapour, le Japon et la Chine connaissent des tendances similaires.

Ces situations extrêmes résultent de la combinaison de plusieurs facteurs : coût élevé de l’éducation, pression sociale sur la réussite scolaire des enfants, persistance de normes de genre assignant l’essentiel des tâches domestiques et parentales aux femmes, et difficulté d’accès au logement familial dans les grandes métropoles. Les réponses politiques varient considérablement : allocations financières massives en Corée du Sud, politiques pro-natalistes en Chine, mais avec des résultats encore limités.

Le Moyen-Orient et l’Afrique : des trajectoires différenciées

Ahmed Aref a apporté un éclairage sur les dynamiques démographiques au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, où la transition démographique est en cours mais à des stades variés. Certains pays du Golfe connaissent une chute rapide de la fertilité, tandis que d’autres régions maintiennent des taux élevés. La structure familiale élargie, encore prédominante dans ces régions, joue un rôle d’amortisseur social qui n’a pas d’équivalent dans les sociétés occidentales nucléarisées.

Conclusion

Cette table ronde met en évidence que le changement démographique n’est pas une fatalité mais un défi qui appelle des réponses politiques coordonnées. Les solutions existent : des politiques familiales ambitieuses, un partage équitable des responsabilités parentales, un accès facilité au logement familial et à des modes de garde de qualité.

L’enjeu n’est pas de “faire plus d’enfants” — cette formulation réductrice occulte la complexité du sujet — mais de créer les conditions dans lesquelles les personnes qui désirent fonder une famille peuvent le faire sans sacrifier leurs autres aspirations. C’est en rendant la parentalité compatible avec la vie professionnelle, économiquement soutenable et socialement valorisée que les sociétés pourront espérer stabiliser leurs dynamiques démographiques.