Entretien éditorial
Le rôle éducatif des grands-parents est aujourd’hui complémentaire à celui des parents : ils peuvent garder les enfants, transmettre une histoire familiale et offrir un autre cadre relationnel, sans devenir des parents de substitution. L’équilibre repose sur une règle simple : les parents définissent les choix éducatifs essentiels, tandis que les grands-parents conservent une marge de liberté compatible avec ces choix. Les tensions apparaissent surtout lorsque la garde régulière crée une autorité implicite, lorsque les règles sur les écrans divergent ou lorsque l’aide apportée devient une obligation.
Entretien avec Nora Varenne, sociologue de la famille spécialisée dans la transmission intergénérationnelle, persona fictive.
Pourquoi le rôle des grands-parents a-t-il évolué en France ?
Nora Varenne : Il n’existe plus un modèle unique du grand-parent disponible, vivant à proximité et intervenant seulement pendant les vacances. Certains grands-parents travaillent encore, d’autres sont retraités mais très actifs, certains vivent loin de leurs petits-enfants ou appartiennent à une famille recomposée. Leur disponibilité, leur santé, leurs ressources et leur désir d’implication diffèrent donc considérablement.
Leur place a également changé parce que les parents peuvent avoir besoin d’eux à plusieurs niveaux : garde après l’école, relais pendant une maladie, accompagnement à une activité, soutien pendant les vacances ou présence affective lors d’une séparation. Le grand-parent n’est plus seulement la figure des repas dominicaux et des souvenirs. Il peut participer très concrètement à l’organisation familiale.
Cette évolution ne signifie pas qu’il devient automatiquement un troisième parent. Trois fonctions doivent rester distinctes :
- les parents exercent l’autorité parentale et prennent les décisions structurantes ;
- les grands-parents apportent une présence, une expérience et une continuité familiale ;
- l’enfant construit une relation personnelle avec eux, qui ne se réduit ni à la garde ni à l’obéissance.
Cette distinction protège tout le monde. Les parents ne devraient pas considérer la disponibilité des grands-parents comme un service acquis. De leur côté, les grands-parents ne peuvent pas transformer leur aide en droit de décider de la scolarité, de l’alimentation ou des habitudes familiales.
Il faut aussi éviter d’associer automatiquement la grand-parentalité au grand âge. Une grand-mère peut être professionnellement active, voyager, aider ses propres parents ou ne pas souhaiter assurer des gardes hebdomadaires. Cette réalité rejoint plus largement la question de la place des femmes âgées et de leurs rôles souvent invisibilisés. Les grands-pères doivent eux aussi pouvoir prendre leur part, au lieu de laisser les soins et l’organisation quotidienne aux seules grand-mères.
La perspective historique sur les grand-mères et l’évolution humaine permet de comprendre l’ancienneté de l’entraide intergénérationnelle. L’enjeu contemporain est toutefois différent : il s’agit de négocier cette entraide dans des familles où chacun revendique davantage son autonomie.
La garde régulière par les grands-parents réduit-elle réellement le budget familial ?
Nora Varenne : Oui, une garde régulière peut alléger les dépenses lorsqu’elle remplace effectivement une solution payante. Par exemple, deux sorties d’école assurées chaque semaine peuvent éviter certaines heures de garde. Une semaine passée chez les grands-parents pendant les vacances peut également réduire le recours à un accueil de loisirs ou à une autre solution.
Mais cette garde n’est pas totalement « gratuite ». Elle mobilise du temps et peut entraîner des dépenses de transport, de repas, de sorties ou d’équipement. Elle peut aussi imposer une fatigue importante. Si les grands-parents modifient durablement leur emploi du temps ou renoncent à des activités, la famille bénéficie d’un travail réel, même si celui-ci n’est pas facturé.
| Forme de garde | Bénéfice possible pour les parents | Coûts ou contraintes à anticiper | Point à décider ensemble |
|---|---|---|---|
| Sortie d’école hebdomadaire | Moins d’heures de garde à financer | Trajets, goûter, fatigue en fin de journée | Heure de retour et gestion des devoirs |
| Mercredi régulier | Continuité affective et économie potentielle | Repas, activités, journée longue | Rythme, écrans et temps calme |
| Vacances chez les grands-parents | Relais pendant la fermeture des structures habituelles | Transport, loisirs, hébergement | Durée du séjour et participation aux frais |
| Garde en cas d’imprévu | Solution rassurante et rapide | Disponibilité difficile à garantir | Délai de prévenance et solution de secours |
| Accueil à distance du domicile | Temps partagé plus long | Billets, bagages, accompagnement du trajet | Qui organise et qui paie le déplacement |
Pour mesurer l’impact budgétaire, les parents peuvent comparer ce qu’ils auraient effectivement payé sans cette aide, et non attribuer arbitrairement une valeur théorique à chaque heure passée avec les enfants. Le guide du budget familial et des dépenses de garde peut servir de point de départ pour examiner l’ensemble des solutions et des aides applicables à la situation du foyer.
La discussion financière ne doit pas être gênante. Elle peut porter sur des questions très concrètes :
- Les parents remboursent-ils systématiquement les billets de train, le carburant et les activités ?
- Une petite enveloppe est-elle prévue pour les repas ou les sorties ?
- Les grands-parents peuvent-ils refuser une activité jugée trop chère ?
- Existe-t-il une solution de remplacement lorsqu’ils sont malades, fatigués ou indisponibles ?
- La garde est-elle réévaluée à chaque trimestre ou reconduite automatiquement ?
Une économie familiale saine ne doit pas reposer sur le sacrifice silencieux d’un grand-parent. Inversement, celui-ci ne devrait pas comptabiliser chaque geste affectif comme une dette que les parents ou les petits-enfants auraient à rembourser.
Comment transmettre des valeurs et des récits sans imposer sa vision du monde ?
Nora Varenne : La transmission fonctionne mieux lorsqu’elle prend la forme d’un partage que d’une leçon. Un grand-parent peut raconter son enfance, expliquer l’origine d’une recette, montrer des photographies ou évoquer un métier familial. L’enfant reçoit alors une matière vivante pour comprendre d’où vient sa famille.
Un récit familial n’est pas une archive parfaitement objective. Deux sœurs peuvent conserver des souvenirs différents d’un même événement. Un déménagement présenté par l’une comme une aventure a pu être vécu par l’autre comme un arrachement. Dire « voici ce dont je me souviens » est plus juste que d’affirmer « voilà exactement ce qui s’est passé ».
La transmission peut passer par des actions modestes :
- cuisiner un plat familial en racontant dans quelles circonstances il était préparé ;
- identifier les personnes présentes sur d’anciennes photographies ;
- enregistrer un souvenir ou une chanson dans un message audio ;
- expliquer l’histoire d’un objet conservé dans la famille ;
- parler d’un échec, d’un changement de métier ou d’une période difficile, avec des mots adaptés à l’âge de l’enfant ;
- transmettre une langue familiale, une expression régionale ou un savoir-faire manuel.
Les valeurs se transmettent également par la manière d’agir. Un grand-parent qui répare un objet plutôt que de le remplacer montre une forme de sobriété. Celui qui prend des nouvelles d’un voisin âgé donne un exemple de solidarité. Celui qui reconnaît une erreur enseigne que l’autorité n’empêche pas de s’excuser.
Le point délicat concerne les valeurs sur lesquelles parents et grands-parents ne sont pas d’accord. Le grand-parent peut expliquer son point de vue, mais il ne doit pas demander à l’enfant de choisir un camp. Les phrases telles que « tes parents exagèrent » ou « chez nous, on sait mieux t’élever » placent l’enfant dans un conflit de loyauté.
La transmission doit enfin laisser une place aux questions, aux silences et aux récits douloureux. Un enfant n’a pas à recevoir sans préparation tous les secrets ou conflits d’une lignée. Il est possible de dire qu’un sujet est complexe et qu’il sera abordé plus tard. Lorsque l’histoire familiale comporte des absences, des ruptures ou des désaccords persistants, la réflexion sur le lien filial et les ruptures intergénérationnelles aide à ne pas confondre transmission et obligation de réconciliation.
Comment gérer les désaccords sur les écrans, la discipline ou les habitudes quotidiennes ?
Nora Varenne : Les conflits éducatifs deviennent particulièrement vifs quand une règle est visible et répétitive. Un dessin animé supplémentaire, un dessert avant le repas ou une heure de coucher décalée peut sembler anodin au grand-parent. Pour les parents, cette exception peut compliquer le retour à la maison ou contredire un effort engagé depuis plusieurs semaines.
Il faut distinguer trois niveaux de règles.
| Niveau | Exemples | Marge de liberté des grands-parents |
|---|---|---|
| Sécurité et santé | Allergie, médicament, siège adapté, interdiction de publier des images | Aucune dérogation sans accord parental |
| Cadre éducatif important | Type de contenu regardé, punition, devoirs, heure de coucher | Adaptation limitée, discutée à l’avance |
| Rituels propres à la relation | Petit-déjeuner spécial, jeu du soir, promenade habituelle | Liberté souhaitable si elle reste compatible avec l’enfant |
Pour les écrans, une consigne générale comme « pas trop de tablette » est insuffisante. Il vaut mieux préciser :
- quels appareils peuvent être utilisés ;
- quels contenus sont autorisés ;
- à quels moments les écrans sont exclus, notamment pendant le repas ou avant le coucher ;
- si l’enfant peut jouer seul ou doit être accompagné ;
- comment réagir lorsqu’il réclame davantage de temps.
La discipline demande la même précision. Les parents peuvent indiquer quelles réponses ils utilisent face à une colère, un refus ou une dispute entre enfants. Les grands-parents n’ont pas besoin de reproduire chaque mot à l’identique, mais ils doivent respecter les limites fondamentales : pas d’humiliation, de menace affective ni de geste violent.
Une certaine souplesse reste bénéfique. Chez leurs grands-parents, les enfants peuvent découvrir un rythme différent et des rituels particuliers. L’objectif n’est pas d’uniformiser toutes les maisons. Une soirée film pendant les vacances n’annule pas nécessairement la règle familiale habituelle. En revanche, une transgression répétée et volontaire décrédibilise les parents.
Lorsqu’un désaccord survient, les adultes doivent en parler hors de la présence de l’enfant. Le parent peut décrire l’effet concret plutôt que juger l’intention : « Après trois soirées très tardives, il a du mal à se lever » est plus constructif que « Tu ne respectes jamais rien ». Le grand-parent peut, lui aussi, expliquer ses difficultés : « Je ne sais pas comment arrêter la tablette sans provoquer une crise ; montre-moi ce qui fonctionne chez vous. »
Si l’enfant affirme que « mamie a dit oui », il convient de vérifier l’information sans l’accuser de manipulation. Les enfants testent naturellement les différences entre les cadres. La cohérence adulte consiste à clarifier la règle, pas à exiger que chaque foyer fonctionne exactement de la même manière.
Comment entretenir le lien lorsque les grands-parents vivent loin ?
Nora Varenne : La distance transforme la relation, mais elle ne la condamne pas. Le piège consiste à remplacer la présence par de longues visioconférences imposées. Un jeune enfant peut quitter l’écran après quelques minutes ; cela ne signifie pas qu’il refuse son grand-parent. Les échanges courts, réguliers et associés à une activité concrète sont souvent plus faciles à investir.
Un grand-parent peut par exemple lire le même album à distance, montrer une plante qui pousse sur son balcon, aider à choisir une recette ou écouter l’enfant présenter une construction. Avec un adolescent, la relation peut passer par des messages vocaux, une recommandation de livre, une partie en ligne ou un échange sur un projet qui lui tient à cœur.
Plusieurs supports peuvent être alternés :
- un rendez-vous vidéo court et prévisible ;
- des messages vocaux que l’enfant écoute lorsqu’il est disponible ;
- une photographie commentée, transmise dans un espace familial privé ;
- une lettre, une carte postale ou un petit carnet circulant entre les foyers ;
- un projet commun suivi dans le temps, comme une recette, un arbre généalogique ou l’observation des saisons ;
- un calendrier des prochaines retrouvailles pour rendre l’attente concrète.
Le numérique nécessite cependant des règles. Les parents doivent décider si des photographies peuvent être conservées, transférées ou publiées. Envoyer une image dans une conversation familiale ne vaut pas autorisation de la diffuser sur un réseau social. Les grands-parents doivent également respecter les moments où l’enfant n’est pas disponible, au lieu d’interpréter une réponse tardive comme un désintérêt.
Les parents ont un rôle de médiation, surtout avec les plus jeunes : préparer le téléphone, rappeler le rendez-vous ou proposer un sujet. Mais ils ne devraient pas porter seuls toute la relation. Les grands-parents peuvent prendre l’initiative d’envoyer un message, de proposer une date ou de préparer une activité.
Enfin, les rencontres physiques gagnent à ne pas devenir une course aux compensations. Accumuler les cadeaux ou les sorties coûteuses ne répare pas la distance. Ce qui construit le lien, c’est la répétition de gestes reconnaissables : préparer ensemble le même gâteau, reprendre un jeu commencé lors de la visite précédente ou raconter la suite d’une histoire.
Pour certaines familles, la distance n’est pas une fatalité : la cohabitation intergénérationnelle offre une alternative concrète lorsque le logement, la solitude ou l’entraide quotidienne le justifient, sans que cela implique un renoncement à l’autonomie de chacun.
Quelles règles adopter pour préserver un équilibre sain ?
Nora Varenne : Un équilibre sain suppose de reconnaître trois droits : les parents ont le droit de fixer le cadre éducatif, les grands-parents ont le droit de préserver leur temps et leur manière d’être, et les enfants ont le droit d’aimer chacun sans devenir messagers des conflits adultes.
La famille peut établir un accord simple, oral ou écrit, avant qu’une garde ne devienne régulière. Il n’est pas nécessaire de produire un règlement exhaustif. Une page suffit pour préciser :
- les jours et horaires prévus ;
- les personnes responsables des trajets ;
- les règles non négociables concernant la sécurité, les écrans, les repas et le coucher ;
- la prise en charge des dépenses ;
- la conduite à tenir en cas de maladie ou d’urgence ;
- la fréquence à laquelle l’organisation sera réévaluée.
Il est utile de commencer par une période d’essai. Une sortie d’école hebdomadaire peut sembler simple, puis devenir fatigante à cause des trajets ou des devoirs. Après quelques semaines, chacun peut dire ce qui fonctionne, ce qui doit changer et ce qu’il souhaite arrêter.
Les parents devraient formuler leurs demandes sans transformer l’aide en obligation : « Serais-tu disponible deux mercredis par mois ? » ouvre une discussion, contrairement à « Nous avons compté sur toi tous les mercredis ». Un refus n’est pas nécessairement un manque d’amour. Il peut traduire une contrainte de santé, de travail, de transport ou le besoin de protéger une vie personnelle.
De leur côté, les grands-parents peuvent exprimer leurs limites avant d’être épuisés. Ils peuvent accepter une garde de journée mais pas le coucher, accueillir un seul petit-enfant à la fois ou refuser de conduire la nuit. Une limite annoncée clairement est plus saine qu’une disponibilité consentie à contrecœur.
En cas de tension, une méthode en quatre étapes aide à sortir des reproches :
- décrire un fait précis, sans « toujours » ni « jamais » ;
- expliquer son effet sur l’enfant ou l’organisation ;
- rappeler la règle ou le besoin concerné ;
- proposer une modification réaliste.
Par exemple : « Dimanche, les photos des enfants ont été publiées sans que nous le sachions. Nous souhaitons protéger leur vie privée. Merci de nous demander notre accord avant toute publication. » Cette formulation est plus efficace qu’un procès général sur la compétence ou la fiabilité du grand-parent.
Si les conflits deviennent permanents, il peut être nécessaire de réduire provisoirement la garde sans rompre le lien. Les visites peuvent continuer en présence des parents pendant que les adultes redéfinissent leur accord. Protéger la relation affective ne signifie pas maintenir à tout prix une organisation devenue conflictuelle.
Construire une alliance plutôt qu’une autorité concurrente
La bonne place des grands-parents ne se mesure ni au nombre d’heures de garde ni à leur degré d’effacement. Elle se construit lorsque leur présence enrichit la vie de l’enfant sans fragiliser les parents, et lorsque l’aide demandée respecte leurs propres limites.
Une action concrète peut amorcer cet équilibre : prévoir un échange de trente minutes, sans les enfants, autour de trois questions. Quelles règles sont réellement non négociables ? Quelle liberté les grands-parents souhaitent-ils conserver ? À quel moment l’organisation sera-t-elle réévaluée ? Ce rendez-vous simple permet de transformer des attentes implicites en coopération durable.
Cette alliance intergénérationnelle prend un relief particulier lorsque les grands-parents traversent eux-mêmes une période de vulnérabilité liée à l’âge ou à l’isolement ; notre article sur les personnes âgées et le risque de mort sociale éclaire pourquoi cette relation reste aussi précieuse pour eux que pour l’enfant.




