La santé mentale des femmes pendant la grossesse et dans l’année qui suit l’accouchement constitue un enjeu de santé publique encore largement sous-estimé. Un rapport de l’INSERM publié en janvier 2021, analysant les données de mortalité maternelle sur la période 2013-2015, révèle une réalité alarmante : le suicide est devenu la deuxième cause de décès lié à la grossesse en France.

Ces résultats interpellent d’autant plus que la très grande majorité de ces décès auraient pu être évités. Ils mettent en lumière les failles du parcours de soins périnatal et la nécessité d’une prise en charge globale de la santé des femmes, intégrant pleinement la dimension psychique.

En moyenne, une femme se suicide en France chaque mois dans le contexte de sa grossesse ou dans l’année suivant son accouchement. Ce chiffre, d’une brutalité statistique remarquable, traduit une souffrance souvent invisible, masquée par l’injonction sociale au bonheur maternel.

L’ampleur du phénomène : les chiffres de l’INSERM

50 à 100 femmes décèdent d’une cause liée à la grossesse chaque année en France, soit 1 tous les 4 jours en moyenne. Sur la période 2013-2015, le suicide est devenu la deuxième cause des décès maternels pendant la grossesse ou dans l’année suivant l’accouchement avec 35 décès comptabilisés, soit 13,4 % des morts maternelles, ou un par mois.

Le constat le plus frappant du rapport est que 91,3 % de ces morts ont été considérées comme évitables par le comité d’experts de l’INSERM. Ce pourcentage exceptionnellement élevé signifie que des interventions appropriées, au bon moment du parcours de soins, auraient pu sauver la quasi-totalité de ces femmes.

La dépression périnatale, un trouble sous-diagnostiqué

La dépression périnatale touche entre 10 et 20 % des femmes, selon les études internationales. Pourtant, elle reste largement sous-diagnostiquée en France, en raison de la focalisation du suivi obstétrical sur les aspects somatiques de la grossesse. Le baby blues, fréquent dans les jours suivant l’accouchement, est souvent confondu avec une dépression post-partum qui, elle, nécessite une prise en charge spécifique.

Les signes d’alerte — troubles du sommeil persistants, anxiété envahissante, sentiment d’inadéquation, idéations suicidaires — sont insuffisamment recherchés par les professionnels de santé lors des consultations de suivi. La formation des soignants à la détection précoce des troubles psychiatriques périnataux constitue donc un levier majeur de prévention, comme le confirment les ressources spécialisées sur la prise en charge de la dépression.

Des facteurs de risques marqués par les inégalités

Les résultats de l’enquête montrent qu’il existe de grandes disparités sociales et territoriales dans la mortalité maternelle. Ces inégalités révèlent des failles structurelles du système de santé qui pénalisent les femmes les plus vulnérables.

Facteur de risqueDonnées clésSurmortalité
Vulnérabilité socio-économique26,5 % des décès maternels~40 % pour suicides et maladies cardiovasculaires
Naissance hors de FranceFacteur de risque reconnux 2,5 pour les femmes nées en Afrique subsaharienne
Résidence dans les DOMZone à risque élevéx 4 par rapport à la métropole
Résidence en Île-de-FranceZone à risque élevé+55 % par rapport aux autres régions

Le contexte social

26,5 % des morts maternelles sont survenues chez des femmes présentant au moins un critère de vulnérabilité socio-économique. Cette proportion atteint environ 40 % pour les femmes décédées de suicides ou de maladie cardiovasculaire. La précarité économique, l’isolement social et les violences conjugales constituent des facteurs aggravants qui se cumulent et interagissent de manière complexe.

Le pays de naissance

Être née hors de France est un facteur de risque reconnu de mortalité maternelle au cours de la période 2013-2015. La mortalité des femmes migrantes est plus élevée que celle des femmes nées en France, surmortalité particulièrement marquée pour les femmes nées en Afrique subsaharienne dont le risque est 2,5 fois celui des femmes nées en France. Les barrières linguistiques, la méconnaissance du système de soins et les difficultés d’accès aux droits sociaux expliquent en partie cet écart.

Le lieu de résidence

Deux zones se distinguent par un niveau de mortalité maternelle plus élevé, disparité déjà présente lors du précédent rapport : les DOM et l’Île-de-France. Les femmes résidant dans les DOM présentent un risque de mortalité maternelle multiplié par 4,0 par rapport à celles de métropole. En France métropolitaine, l’Île-de-France se distingue avec un ratio de mortalité maternelle supérieur de 55 % à celui de l’ensemble des autres régions.

Trente messages-clés pour améliorer les soins et éviter les décès

Le Comité d’experts a formulé 30 messages-clés à destination des professionnels de santé, des femmes et de leur famille, et des décideurs. Ces recommandations ciblent des éléments à améliorer identifiés de façon récurrente dans le parcours des femmes décédées.

Les recommandations générales

Parmi les messages les plus structurants, on retiendra :

  • L’importance de l’examen médical non strictement obstétrical de la femme enceinte et la recherche d’antécédents psychiatriques et addictologiques, et d’une vulnérabilité sociale
  • L’évaluation des risques de complications avant la conception et en début de grossesse qui doit permettre une planification de la prise en charge de la grossesse individualisée
  • La nécessité d’un entretien prénatal précoce systématique, intégrant l’évaluation de la santé mentale
  • Le renforcement de la coordination entre professionnels de la périnatalité et de la psychiatrie

L’enjeu de la santé mentale périnatale

Le Comité recommande également la réalisation d’examens post-mortem systématiques en cas de mort maternelle sans cause identifiée. La question de la santé mentale périnatale rejoint celle, plus large, de la santé des femmes tout au long de leur vie. La création d’unités mère-bébé en psychiatrie, le développement des consultations psychologiques en maternité et la formation continue des sages-femmes au repérage des troubles psychiques constituent des axes prioritaires d’amélioration.

L’urgence d’une politique de santé mentale périnatale

Au-delà des recommandations individuelles, le rapport de l’INSERM appelle à une véritable politique de santé mentale périnatale. La France accuse un retard significatif par rapport à d’autres pays européens, notamment le Royaume-Uni, qui a développé un réseau d’unités spécialisées en psychiatrie périnatale couvrant l’ensemble du territoire.

L’entretien prénatal précoce, rendu obligatoire en France depuis 2020, constitue une avancée importante mais insuffisante s’il n’est pas accompagné d’une filière de soins structurée permettant une prise en charge rapide des femmes identifiées à risque. La stigmatisation de la souffrance psychique pendant la grossesse et le post-partum reste un obstacle majeur au recours aux soins.

Pour accéder au rapport de l’INSERM, cliquez ici.

Conclusion

Le rapport de l’INSERM sur la mortalité maternelle en France constitue un signal d’alarme que les pouvoirs publics ne peuvent ignorer. Le fait que le suicide soit devenu la deuxième cause de décès lié à la grossesse, et que plus de 91 % de ces morts soient jugées évitables, appelle une mobilisation urgente. La mise en place d’un dépistage systématique des troubles psychiques périnataux, le renforcement des filières de soins et la réduction des inégalités territoriales et sociales d’accès aux soins constituent les trois piliers d’une politique capable de sauver ces vies.