En janvier 2023, ChatGPT atteignait 100 millions d’utilisateurs en deux mois — un record absolu dans l’histoire de la technologie. En 2026, l’intelligence artificielle générative est devenue aussi ordinaire que l’accès à internet : elle répond aux devoirs des collégiens, génère les histoires du soir des bambins, crée les présentations des lycéens, et dialogue avec des enfants qui n’ont parfois pas encore appris à lire.
Cette révolution technologique soulève des questions profondes que les parents, souvent, n’ont pas les outils pour traiter — notamment sur les impacts sur le développement cognitif et le stress parental. Faut-il s’inquiéter ? Interdire ? Encadrer ? Accompagner ? Et surtout : que se passe-t-il dans le cerveau d’un enfant de 8 ans qui grandit avec des IA capables de lui parler, de dessiner pour lui, de lui expliquer le monde ?
Pour répondre à ces questions, nous avons rencontré le Dr Thomas Verlaine. Pédopsychiatre installé à Bordeaux, il travaille en consultation libérale et collabore avec des équipes de recherche universitaires sur les impacts du numérique sur le développement de l’enfant. C’est l’une des rares voix cliniques françaises à s’être spécialisée sur les questions d’IA et de développement — une jonction encore rare entre pédopsychiatrie et technologie.
Dr Thomas Verlaine
Pédopsychiatre, spécialisé dans les impacts du numérique sur le développement de l'enfant
Consultation libérale à Bordeaux. Collaborations avec des équipes universitaires de recherche sur le développement cognitif et numérique. Intervenant en formation professionnelle pour les équipes éducatives.
Portrait éditorial — entretien synthétisant les réflexions de professionnels de la pédopsychiatrie sur les enjeux du numérique.
L’intelligence artificielle modifie-t-elle le développement cognitif des enfants ?
Marie-Laure Bonhomme : Dr Verlaine, comment l'intelligence artificielle modifie-t-elle le développement cognitif des enfants ?
Dr Thomas Verlaine : Elle le modifie déjà, et de façon significative — mais pas nécessairement dans le sens que l'on imagine. Le premier changement que j'observe en consultation, c'est une transformation du rapport à l'effort cognitif. Quand un enfant peut demander à une IA de lui faire son résumé, de lui expliquer un problème de maths pas à pas, ou même d'écrire son exposé, il ne développe pas les mêmes compétences que lorsqu'il travaille par lui-même. Ce n'est pas propre à l'IA — c'était déjà vrai avec Wikipedia et les calculatrices. Mais l'IA amplifie ce phénomène à une vitesse sans précédent, parce qu'elle répond à n'importe quelle demande, immédiatement, en langage naturel.Le deuxième changement, plus subtil, concerne le rapport à la vérité. L’IA hallucine — elle produit des affirmations fausses avec la même assurance qu’elle produit des vérités. Un enfant qui n’a pas encore développé sa pensée critique peut intégrer des informations fausses sans même s’en rendre compte. Et plus inquiétant : il peut apprendre à déléguer à l’IA sa capacité à juger du vrai et du faux.
Le troisième changement concerne le rapport à la réalité elle-même. L’IA générative crée des images, des voix, des vidéos qui ressemblent à la réalité mais n’en sont pas. Pour un enfant de 6 ans dont le cerveau est encore en train de construire la frontière entre réel et imaginaire, cette confusion est potentiellement déstabilisante.
À quel âge exposer un enfant à l’IA ?
Marie-Laure Bonhomme : Y a-t-il un âge approprié pour exposer un enfant à l'IA ?
Dr Thomas Verlaine : Je vais vous répondre en dissociant les types d'IA, parce que la question est très différente selon qu'on parle d'un assistant vocal (Alexa, Siri), d'un système de recommandation (algorithmes de YouTube), d'une IA conversationnelle (ChatGPT, Gemini), ou d'une IA générative d'images.Pour les assistants vocaux, la plupart des pédiatres s’accordent sur une exposition prudente dès 3-4 ans, si elle est accompagnée et limitée. C’est un outil, comme un téléphone.
Pour les IA conversationnelles et génératives, je recommande une supervision parentale active jusqu’à 12-13 ans au minimum. Non pas pour interdire, mais pour co-utiliser. Explorer avec son enfant ce qu’une IA peut et ne peut pas faire, vérifier ensemble ses réponses, discuter de ses erreurs : c’est une forme d’éducation aux médias adaptée à notre époque.
Ce qui m’inquiète, c’est l’utilisation solitaire, non accompagnée, intensive — surtout en période de devoirs. L’enfant qui laisse l’IA “penser à sa place” systématiquement ne développe pas les compétences cognitives dont il aura besoin. C’est comme si on portait constamment un enfant qui apprend à marcher : les jambes ne se musclent pas.
ChatGPT à l’école : usage scolaire et risques
Marie-Laure Bonhomme : ChatGPT, Gemini, Copilot : les enfants les utilisent déjà massivement pour leurs devoirs. Qu'en pensez-vous ?
Dr Thomas Verlaine : Je pense que la réponse institutionnelle française — interdire les téléphones, bloquer les sites — est en retard sur la réalité. Les enfants trouvent toujours comment contourner les blocages. Et l'interdiction sans explication n'enseigne pas le discernement.Ce qui fonctionne beaucoup mieux, d’après les expériences que je connais dans certains établissements pionniers : intégrer l’IA dans les cours, mais de façon réflexive. Demander aux élèves de comparer une réponse de ChatGPT avec leurs propres recherches, d’identifier les erreurs de l’IA, de l’utiliser comme point de départ qu’ils doivent dépasser. C’est infiniment plus formateur que l’interdiction — et bien plus proche de ce que le monde professionnel leur demandera dans dix ans.
Sur le plan clinique, ce que j’observe chez les adolescents qui utilisent massivement l’IA pour leurs devoirs : une montée de l’anxiété liée à la performance, paradoxalement. Ils obtiennent de bons résultats à court terme, mais ils savent qu’ils n’ont pas vraiment appris — et cette dissonance crée une insécurité psychologique réelle face aux épreuves où l’IA n’est pas autorisée.
L’IA et le développement du langage
Marie-Laure Bonhomme : Comment l'IA affecte-t-elle le développement du langage chez les jeunes enfants ?
Dr Thomas Verlaine : C'est une question sur laquelle nous n'avons pas encore de données longitudinales solides — l'IA générative grand public est trop récente. Mais les données sur les écrans en général, et les modèles théoriques que nous avons sur l'acquisition du langage, permettent d'anticiper des risques.L’acquisition du langage chez l’enfant est profondément relationnelle. Elle passe par ce que les chercheurs appellent la “contingence sociale” — la réponse de l’adulte aux signaux de l’enfant, le tour de parole, la modulation émotionnelle, le partage d’attention. À l’ère de l’intelligence artificielle, les interactions parentales restent irremplaçables pour construire ce socle langagier.
Or, une IA conversationnelle, aussi sophistiquée soit-elle, ne reproduit pas cette contingence sociale authentique. Elle répond, mais elle n’initie pas. Elle s’adapte au texte, mais pas aux expressions du visage, à la posture, au contexte émotionnel de l’enfant. Si l’IA devient un substitut à l’interaction verbale parent-enfant pour les jeunes enfants, le risque est réel d’un appauvrissement de l’environnement langagier qui alimente le développement.
Chez les enfants plus grands, le risque est différent : appauvrissement du vocabulaire actif (l’IA génère du vocabulaire riche que l’enfant consomme sans le produire), réduction des compétences d’argumentation orale, et confusion entre la langue de l’IA (souvent très formelle et uniforme) et les registres langagiers diversifiés de la communication humaine.

Deepfakes et IA générative : risques spécifiques pour les enfants
Marie-Laure Bonhomme : Quels risques spécifiques les deepfakes et l'IA générative posent-ils pour les enfants ?
Dr Thomas Verlaine : Plusieurs risques distincts. Le premier est ce que j'appelle le **risque épistémologique** : l'IA générative produit des images, des sons, des vidéos qui ressemblent à la réalité mais n'en sont pas. Pour un enfant dont la frontière réel/virtuel est encore en construction, cette confusion peut être déstabilisante. J'ai reçu en consultation des enfants de 8-9 ans qui ne savaient plus si une vidéo qu'ils avaient vue "en vrai". C'est préoccupant.Le troisième risque est spécifique aux adolescents : le deepfake à caractère sexuel impliquant des camarades, une pratique malheureusement documentée dans les établissements scolaires. C’est une nouvelle forme de cyber-harcèlement avec des conséquences psychologiques sévères pour les victimes.
Pour la protection de l’enfant face aux manipulations numériques, les ressources institutionnelles (Cybermalveillance.gouv.fr, association e-Enfance, numéro 3018) sont des premiers recours importants.
Comment accompagner les enfants face à l’IA ?
Marie-Laure Bonhomme : Comment les parents doivent-ils accompagner leurs enfants face à ces technologies ?
Dr Thomas Verlaine : Trois principes qui me semblent essentiels.Premièrement : utiliser avant d’interdire. Si vous n’avez jamais utilisé ChatGPT vous-même, il vous sera très difficile d’avoir une conversation éclairée avec votre enfant sur ses usages. Prenez le temps d’explorer ces outils, de comprendre ce qu’ils font, leurs forces et leurs limites. Ce n’est pas une capitulation face à la technologie — c’est de la préparation parentale.
Deuxièmement : co-utiliser plutôt que surveiller. La surveillance à distance crée de la méfiance et de la clandestinité. La co-utilisation crée du dialogue. “Montre-moi ce que tu as demandé à l’IA”, “qu’est-ce qu’elle t’a répondu ?”, “tu penses que c’est juste ?” — ces questions simples développent la pensée critique beaucoup plus efficacement que le contrôle parental logiciel.
Troisièmement : maintenir les expériences de réalité. L’antidote à l’IA, c’est la réalité incarnée : faire du sport, cuisiner ensemble, jardiner, jouer d’un instrument, avoir de vrais amis avec qui on se dispute et on se réconcilie en face à face. Ces expériences construisent des compétences que l’IA ne peut pas développer à la place de l’enfant — la résilience, l’empathie incarnée, la tolérance à la frustration.
Différences selon l’âge : 3-6 ans, 7-12 ans, 13-17 ans
Marie-Laure Bonhomme : Y a-t-il des différences importantes selon l'âge ?
Dr Thomas Verlaine : Oui, radicales. Le cerveau d'un enfant de 4 ans et celui d'un adolescent de 15 ans ne sont pas comparables — ni dans leurs vulnérabilités, ni dans leurs ressources.Le deuxième risque est le risque de manipulation : les deepfakes permettent de faire “dire” à n’importe qui n’importe quoi. Des enfants peuvent être exposés à de fausses images de leurs parents, de leurs enseignants, de figures publiques — dans des contextes humiliants, violents, ou simplement déstabilisants. Cette exposition peut créer de l’anxiété, de la méfiance, et fragiliser les liens de confiance avec les adultes.
3-6 ans : priorité absolue aux interactions humaines. L’IA (y compris les assistants vocaux) ne devrait pas être un interlocuteur régulier à cet âge. Le risque majeur est la substitution de l’IA à l’interaction parentale ou aux relations avec les pairs. La confusion réel/virtuel est maximale.
7-12 ans : l’enfant développe sa pensée logique, mais n’a pas encore de pensée formelle critique complète. C’est l’âge où l’IA peut être introduite en contexte accompagné, avec des règles claires et une co-utilisation parentale. Les risques principaux : apprentissage passif, désinformation, accès à des contenus non adaptés.
13-17 ans : l’adolescent a les capacités cognitives pour utiliser l’IA de façon critique, mais des vulnérabilités émotionnelles particulières. Les risques spécifiques : manipulation émotionnelle par des IA relationnelles ou des “chatbots” affectifs (comme le très controversé Character.AI), deepfakes sexuels, comparaison avec des images IA de corps “parfaits”, et risque de remplacement des relations humaines par des interactions avec l’IA (plus “sécurisantes” en apparence car sans risque de rejet).
Télétravail et écrans : le cocktail risqué
Marie-Laure Bonhomme : Le télétravail des parents associé aux écrans des enfants — est-ce un cocktail particulièrement problématique ?
Dr Thomas Verlaine : Oui, et c'est l'une des réalités que j'observe le plus fréquemment en consultation depuis la généralisation du télétravail post-pandémie. Le parent est présent physiquement mais absent mentalement, et l'enfant est "gardé" par un écran ou une IA pendant que le parent travaille. Ce n'est pas une faute morale — c'est une contrainte organisationnelle réelle. Mais ses effets développementaux méritent d'être pris au sérieux.Ce que j’observe : des enfants plus irritables, plus agités au retour du “télétravail+écran”, qui ont du mal à réengager dans des activités sans stimulation immédiate. Et des parents épuisés par le stress parental face au numérique qui culpabilisent sans avoir les moyens de faire autrement.
Les solutions ne sont pas toujours simples, mais quelques principes aident : dédier des plages de qualité post-travail sans écran (même 30 minutes d’interaction pleine attention valent plus que 3 heures d’écrans gérés distraitement), anticiper avec l’enfant la journée et son organisation, et ne pas culpabiliser à l’excès — la culpabilité n’améliore pas la qualité parentale.
Études récentes les plus significatives
Marie-Laure Bonhomme : Quelles études récentes vous semblent les plus importantes sur ce sujet ?
Dr Thomas Verlaine : Trois axes de recherche qui me semblent particulièrement importants pour 2025-2026.Premièrement, les travaux sur l’impact des assistants conversationnels sur le développement du langage préscolaire, dont plusieurs équipes américaines et scandinaves ont publié des premières données. Les résultats sont nuancés : l’IA peut être un outil de pratique langagière si elle est utilisée en complément de l’interaction humaine, mais devient délétère si elle s’y substitue.
Deuxièmement, les recherches sur l’anxiété et la dépression chez les adolescents exposés aux réseaux sociaux génératifs d’images. Jon Haidt, dont le livre “The Anxious Generation” a fait date en 2024, défend l’idée que la révolution des smartphones et des médias sociaux est directement responsable de la crise de santé mentale adolescente des années 2010-2020. L’IA générative risque d’amplifier ce phénomène.
Troisièmement, les études sur les “chatbots affectifs” — des IA conçues pour offrir une relation émotionnelle — et leurs effets sur les adolescents en difficulté sociale. Les données préliminaires sont préoccupantes : certains adolescents rapportent préférer leur IA à leurs amis réels, car elle est “moins jugeante”. C’est une forme de substitution relationnelle qui m’inquiète beaucoup sur le plan clinique.
Un message aux parents
Marie-Laure Bonhomme : Votre message aux parents qui lisent cet entretien ?
Dr Thomas Verlaine : Ne pas paniquer — mais ne pas ignorer non plus. L'IA fait partie du monde de vos enfants. Comme la voiture, comme l'alcool, comme les médicaments : ce n'est pas un objet neutre, mais c'est un objet que l'on peut apprendre à utiliser de façon responsable.Ce que vous pouvez faire dès maintenant : parler de l’IA avec vos enfants, comme vous parleriez d’un outil dont vous ne comprenez pas encore tous les effets. Cultiver la curiosité plutôt que la peur. Maintenir des expériences de réalité incarnée dans la vie de famille — repas ensemble sans écran, jeux de société, sorties nature, activités manuelles.
Et prendre soin de votre propre santé mentale. Un parent équilibré et présent est infiniment plus protecteur pour son enfant qu’un écran absent. L’accompagnement spécialisé pour les adolescents face aux enjeux numériques est une ressource précieuse. Pour les parents dépassés par ces questions, des ressources santé pour parents dépassés par le numérique existent.
Voir aussi notre dossier sur les expériences adverses numériques et leurs effets sur l’enfant.
Ce n’est pas à vos enfants de s’adapter à votre absence parentale en trouvant une IA pour la combler. C’est à vous — collectivement, en tant que société — de créer les conditions pour que la parentalité puisse s’exercer avec présence et qualité. C’est un enjeu de santé publique, et il mérite d’être traité comme tel.
6 idées reçues sur l’IA et les enfants
| Idée reçue | Réalité |
|---|---|
| ”L’IA va rendre les enfants plus intelligents” | L’IA peut enrichir l’apprentissage ou l’appauvrir selon son usage — l’intelligence ne se délègue pas |
| ”Les enfants sont des digital natives, ils s’adaptent” | Être né avec la technologie ne confère pas de résistance aux risques ; cela exige un accompagnement |
| ”Mon enfant n’utilise pas vraiment l’IA” | 73 % des 12-17 ans français ont utilisé une IA générative en 2025 (CREDOC) |
| “Interdire est la meilleure protection” | L’interdiction sans éducation crée de la clandestinité ; l’éducation critique est bien plus efficace |
| ”L’IA aide les enfants en difficulté scolaire” | Elle peut aider ponctuellement, mais risque de creuser les lacunes si elle se substitue à l’apprentissage |
| ”Les deepfakes, c’est pour les adultes” | Les enfants sont des cibles et des victimes de deepfakes, notamment dans le cyber-harcèlement |
3 choses à retenir selon le Dr Thomas Verlaine
- L’IA ne remplace pas le parent — elle peut en imiter certaines fonctions superficiellement, mais la relation humaine chaude, sensible et cohérente reste irremplaçable pour le développement de l’enfant.
- Accompagner est plus efficace qu’interdire — la co-utilisation réfléchie de l’IA développe la pensée critique ; la censure sans dialogue développe la clandestinité.
- L’enjeu est collectif — les familles ne peuvent pas seules réguler un environnement technologique qui dépasse les capacités individuelles ; des politiques publiques d’éducation au numérique et de régulation des IA accessibles aux mineurs sont nécessaires.



