De plus en plus d’employeurs ont conscience des effets de l’ambiance de travail sur leurs employés, et particulièrement dans leur vie personnelle. Cependant, qu’en est-il des effets de la vie professionnelle sur leurs enfants ? La recherche scientifique apporte désormais des réponses documentées à cette question, avec des implications majeures pour les politiques publiques et les pratiques managériales.
Selon une étude longitudinale menée par Maureen Perry-Jenkins, directrice du Centre de Recherche sur les Familles de l’Université de Massachusetts Amherst, sur plus de 370 familles à bas revenus sur plus de 10 ans, le développement des enfants est très distinctement et directement affecté par la vie professionnelle de leurs parents. L’autrice détaille les résultats de son étude dans Work Matters, publié en août 2022 aux États-Unis.
Ces résultats confirment une intuition que partagent de nombreux parents : le stress, la fatigue ou, à l’inverse, la satisfaction professionnelle ne restent pas à la porte du foyer. Ils irriguent la relation éducative et façonnent, parfois durablement, le développement des enfants.
Le travail influe sur la parentalité et les résultats scolaires des enfants
L’expérience de travail des parents influe sur leur style de parentalité et sur les résultats scolaires des enfants. Plus précisément, il a été démontré que les employés qui bénéficiaient d’une plus grande autonomie étaient plus chaleureux et plus impliqués dans les relations avec leurs enfants.
Ces enfants, selon l’étude, développaient de meilleures connaissances en mathématiques, de meilleures capacités sociales et moins de problèmes de comportement au début de l’école primaire. Les résultats de Maureen Perry-Jenkins suggèrent que l’expérience de travail des employés avant et pendant la transition de parentalité peut avoir des effets durables sur le développement de leurs enfants.
Les mécanismes de transmission : du bureau au foyer
Comment les conditions de travail influencent-elles concrètement la parentalité ? Plusieurs mécanismes ont été identifiés par la recherche. Le stress professionnel chronique épuise les ressources émotionnelles des parents, réduisant leur disponibilité et leur patience. Les horaires atypiques (travail de nuit, week-ends, horaires décalés) perturbent les routines familiales et limitent le temps partagé. À l’inverse, un environnement professionnel valorisant renforce l’estime de soi du parent et sa capacité à investir positivement la relation éducative.
| Facteur professionnel | Effet sur la parentalité | Impact sur l’enfant |
|---|---|---|
| Autonomie au travail | Chaleur, implication | Meilleures compétences sociales et scolaires |
| Stress chronique | Épuisement émotionnel | Problèmes de comportement |
| Horaires atypiques | Moins de temps partagé | Perturbation des routines |
| Sentiment de respect | Meilleure estime de soi | Attachement sécure |
| Insécurité de l’emploi | Anxiété parentale | Anxiété chez l’enfant |
Un investissement dans la future génération
L’autrice de l’étude soutient que s’assurer que les employés se sentent respectés et soutenus au travail n’est pas juste un investissement dans la main-d’oeuvre actuelle. Il s’agit également d’un investissement dans la future génération.
L’expérience professionnelle des parents a donc de grandes implications à long terme pour le développement des enfants. La recherche a récemment démontré qu’une parentalité chaleureuse et réactive dans les premières années d’un enfant améliore la qualité de l’attachement avec leurs parents ainsi que la régulation émotionnelle, les capacités sociales et les résultats académiques.
Recommandations issues de la recherche
- Reconnaître les implications à long terme de la parentalité sur les capacités et résultats académiques des générations futures
- Reconnaître les effets de la vie professionnelle des parents sur leur style de parentalité
- Considérer l’amélioration des conditions de travail des employés comme un investissement dans l’avenir de leurs enfants
- Favoriser le travail décent et l’égalité des chances, conformément à l’appel de la 61e Commission sur le Développement Social de l’ONU
Cette conciliation entre vie professionnelle et vie familiale est un enjeu particulièrement prégnant en milieu rural, comme le montre ce regard sur les familles et le monde agricole.
Pour accéder à l’article de Maureen Perry-Jenkins dans le Harvard Business Review, c’est par ici.
La Commission du Développement Social de l’ONU : un cadre international
La Commission du développement social a terminé, le 15 février 2023, les travaux de sa soixante-et-unième session en adoptant par consensus sept projets de résolution, dont un texte qui demande aux États Membres de favoriser un travail décent, la croissance de l’emploi, et l’égalité des chances, et de réduire les inégalités et la discrimination sur le marché du travail.
Au point 35 du projet de résolution, la Commission du développement social “considère que les familles peuvent jouer un grand rôle dans la lutte contre l’exclusion sociale et souligne qu’il importe d’investir dans des politiques et des programmes axés sur la famille qui soient adaptés et ouverts à toutes et à tous, dans des domaines tels que l’éducation, la formation, le travail décent, la conciliation de la vie professionnelle et de la vie familiale, les services de santé, les services sociaux, les relations intergénérationnelles et la solidarité, et les transferts en espèces destinés aux familles vulnérables, pour réduire les inégalités et promouvoir le bien-être de toutes et de tous à tout âge.”
Le cas français : des avancées mais des lacunes persistantes
En France, la politique de conciliation vie familiale-vie professionnelle a connu des avancées significatives avec l’allongement du congé paternité à 25 jours en 2021 et le développement des modes de garde collectifs. Cependant, des lacunes persistent : les horaires atypiques concernent encore des millions de salariés, le télétravail reste inégalement accessible selon les secteurs, et les parents de familles nombreuses ou monoparentales sont particulièrement exposés aux tensions entre exigences professionnelles et responsabilités éducatives. La recherche de Perry-Jenkins invite à repenser ces politiques non pas comme des aménagements de confort, mais comme des investissements dans le développement des enfants.
De la recherche à la politique publique
L’alignement entre les conclusions de Maureen Perry-Jenkins et les recommandations de la Commission de l’ONU est remarquable. Les deux convergent vers une même conclusion : la qualité des conditions de travail des parents est un déterminant majeur du bien-être des enfants et, par extension, de la cohésion sociale. Les politiques de conciliation vie familiale-vie professionnelle ne relèvent donc pas uniquement de la sphère privée ; elles constituent un investissement collectif dans le capital humain des générations futures.
Pour aller plus loin
- Déclaration orale de Perrine Bruvier, représentant IFFD Family Perspective lors de la 61e Commission pour le Développement Social de l’ONU à New York le 14 février 2023
- Au sujet de l’attachement, voir “Réparer l’attachement chez l’enfant, l’adolescent et l’adulte”, par la professeure en psychologie de l’Université Catholique de Louvain Isabelle Roskam
- Au sujet de l’acquisition des Soft Skills, voir Soft Kids, l’application conçue par Solenne Bocquillon-Le Goaziou
Conclusion
L’étude de Maureen Perry-Jenkins établit de manière rigoureuse que la vie professionnelle des parents façonne le développement de leurs enfants. Ce constat impose un changement de perspective : les politiques de qualité de vie au travail, les congés parentaux bien indemnisés et les horaires flexibles ne sont pas des avantages sociaux accessoires mais des investissements dans l’avenir. À l’heure où la France cherche à enrayer la baisse de sa natalité, la reconnaissance du lien entre conditions de travail et parentalité devrait figurer au coeur de la réflexion sur la politique familiale.


