Ce dossier rassemble plusieurs analyses et études sur le thème des écrans, du harcèlement et de l’éducation sexuelle des jeunes, publiées par Familles Durables et issues de sources institutionnelles et scientifiques. Ces trois sujets, apparemment distincts, sont en réalité profondément interconnectés : la généralisation des écrans expose les jeunes à des contenus inadaptés, facilite de nouvelles formes de harcèlement et rend d’autant plus urgente une éducation sexuelle adaptée aux réalités numériques.
La compréhension des mécanismes sous-jacents — qu’il s’agisse des origines du comportement harceleur ou des lacunes des programmes d’éducation sexuelle — est indispensable pour élaborer des réponses efficaces, tant au niveau familial qu’institutionnel.
La pornographie et les violences faites aux femmes : deux angles morts de l’éducation sexuelle
L’éducation sexuelle face aux menaces numériques
Alors que la consommation de pornographie à un jeune âge peut constituer une menace pour la santé sexuelle en raison de la présence d’agressivité et de la dégradation des femmes, l’éducation sexuelle est souvent considérée comme un moyen d’en atténuer les effets. Mais cette ambition se heurte à la réalité des programmes existants.
Parmi les 30 programmes d’éducation sexuelle qui répondaient aux critères d’inclusion de l’étude menée par Berta Aznar-Martinez, Judith Lorente-De-Sanz, Xavier Lopez-i-Martin et José A. Castillo-Garayoa (publiée dans la revue Sex Education), trop peu s’intéressaient à la prévention de la violence sexiste et à l’impact de la pornographie sur les enfants, les adolescents et les jeunes.
Des améliorations partielles mais insuffisantes
Presque tous les programmes examinés ont été mis en oeuvre en milieu scolaire aux États-Unis, rapportent les chercheurs. Certaines études ont montré des améliorations significatives des connaissances, des attitudes et des comportements liés à la pornographie.
“En outre, des améliorations significatives ont été signalées dans la prévention de la violence sexuelle et dans la sensibilisation à l’autoprotection, ainsi qu’une diminution de l’acceptabilité de la violence sexiste. Il a également été constaté que certains programmes conduisaient à une augmentation de l’équité entre les sexes, à une compréhension critique des médias, au consentement sexuel, à des relations saines, ainsi qu’à une perception du risque et à une confiance en soi des femmes, ainsi qu’à une diminution de l’intention de commettre des violences sexuelles.”
| Dimension évaluée | Résultats observés |
|---|---|
| Connaissances sur la pornographie | Améliorations significatives |
| Prévention violence sexuelle | Améliorations significatives |
| Acceptabilité violence sexiste | Diminution |
| Équité entre les sexes | Augmentation |
| Compréhension critique des médias | Amélioration |
| Couverture impact pornographie | Insuffisante |
| Couverture prévention violence sexiste | Insuffisante |
Cependant, concluent les chercheurs, peu de programmes d’éducation sexuelle s’intéressent de manière systématique à la prévention de la violence sexiste et à l’impact de la pornographie sur les enfants, les adolescents et les jeunes. Ce constat appelle à une refonte des programmes éducatifs intégrant pleinement la dimension numérique de la sexualité.
La recherche se penche sur les origines du harcèlement
Voilà une décennie que le harcèlement et autres violences dans le cadre scolaire, en personne ou en ligne, ont été mis sur le devant de la scène. C’est le sujet de la thèse de Margot Déage, sociologue à l’université Jean-Jaurès de Toulouse, publiée sous le titre À l’école des mauvaises réputations (PUF, 2023). La sociologue s’est plongée dans les relations entre collégiens au fil d’une enquête de terrain dans quatre établissements de Paris et d’Île-de-France.
Un rapport du Sénat publié en 2021 évoquait que si les passages à l’acte sont rares, entre 800 000 et 1 million d’enfants seraient en France victimes chaque année de harcèlement scolaire. On ne compte plus les articles, sujets, livres, vidéos ou podcasts sur le sujet, et c’est tant mieux. Cependant, quid des origines du comportement harceleur ?
Le harcèlement comme adaptation évolutive
La recherche menée par le professeur Anthony A. Volk, de Brock University au Canada, met la lumière sur la genèse de ce phénomène. Anthony A. Volk travaille sur divers sujets liés les uns aux autres comme le harcèlement, la parentalité, la personnalité, la psychopathie et l’évolution de l’enfance.
Dans une étude publiée en septembre 2022 dans Educational Psychology Review, Anthony A. Volk, Andrew V. Dane et Elizabeth Al-Jbouri se sont penchés sur les origines et l’émergence du comportement harceleur.
“Le harcèlement est un comportement sérieux qui a un impact sur la vie de dizaines de millions d’adolescents à travers le monde chaque année. L’ubiquité du harcèlement, et sa résistance têtue aux tentatives d’intervention nous a conduit à proposer l’hypothèse qu’il serait une adaptation évolutive.” Les chercheurs ont donc passé en revue la prolifique littérature scientifique sur le sujet.
Résultat : l’étude des données accumulées va dans le sens d’une forte et constante validation de l’hypothèse voulant que le harcèlement adolescent fait partie d’une stratégie d’adaptation évolutive, supposée apporter un avantage d’accès aux ressources identifiées par les chercheurs comme les “5 R” : Réputation, Ressources, Dissuasion (Deterrence), Récréation, et Reproduction.
Les scientifiques soulignent que selon eux, le harcèlement est une adaptation facultative dont les résultats sont conditionnels, et sujets à une analyse coût-bénéfice pour le harceleur, et qu’un travail interdisciplinaire est susceptible d’identifier de meilleures solutions pour améliorer la prévention.
Le harcèlement, la personnalité et la relation à la mère
En 2017, Anthony A. Volk et son équipe démontraient déjà dans Personality and Individual Differences que la relation entre la mère et l’enfant avait un impact sur sa probabilité de devenir harceleur ; un impact plus ou moins important selon la personnalité de l’enfant, mesurée dans cette étude selon la méthode HEXACO.
“Les résultats démontrent que le harcèlement serait une adaptation évolutive pour les adolescents ayant une personnalité moins marquée par l’Honnêteté et l’Humilité (cf. le cadre HEXACO) et dont les mères ont moins de connaissance de leurs activités”, expliquent les chercheurs.
L’importance du suivi parental
Ces résultats ont des implications directes pour la prévention du harcèlement. Ils suggèrent que l’investissement des parents — et en particulier des mères — dans la connaissance des activités et des relations sociales de leurs enfants constitue un facteur de protection significatif. Il ne s’agit pas de surveillance intrusive mais d’un accompagnement attentif qui permet au parent de repérer les signes précoces d’un comportement problématique.
La dimension de la personnalité (cadre HEXACO) indique également que tous les enfants ne sont pas également vulnérables au passage à l’acte harceleur. Les programmes de prévention gagneraient à intégrer cette dimension individuelle plutôt que de se limiter à des approches universelles, comme l’explorent les ressources de ce site dédié à la santé mentale et au bien-être psychologique.
Conclusion
Le harcèlement scolaire et l’exposition précoce à la pornographie représentent deux menaces majeures pour le développement des jeunes, amplifiées par la révolution numérique. La recherche scientifique apporte un éclairage essentiel sur les mécanismes sous-jacents : le harcèlement comme adaptation évolutive modulée par la personnalité et la relation parentale, les lacunes structurelles des programmes d’éducation sexuelle face aux réalités numériques. Pour les familles et les éducateurs, ces connaissances constituent des outils précieux pour passer d’une logique réactive à une véritable stratégie de prévention.