La transition écologique constitue l’un des défis majeurs du XXIe siècle, et la famille y occupe une place singulière. Devenir parent transforme profondément les priorités, les valeurs et les comportements d’un individu. Mais cette transformation se traduit-elle par un engagement environnemental accru ? C’est la question à laquelle une équipe de chercheurs a tenté de répondre en passant au crible la littérature scientifique existante.

Selon le 2e baromètre OpinionWay pour Familles Durables, 7 parents sur 10 estiment qu’avoir des enfants les incite à agir davantage en faveur de la durabilisation des modes de vie. Ce chiffre, remarquablement élevé, invite à explorer les mécanismes psychologiques et sociaux qui sous-tendent cette dynamique.

La parentalité verte à la loupe : une revue systématique

Trisha R. Shrum, Natalie S. Platt, Ezra Markowitz et Stylianos Syropoulos ont passé en revue la littérature scientifique existante s’attaquant au rôle de la parentalité en tant que motivation de l’engagement environnemental — l’effet de la “parentalité verte” —, en se concentrant particulièrement sur le changement climatique.

Cette étude a été publiée dans WIREs Review (The Wiley Interdisciplinary Reviews), un journal interdisciplinaire de référence couvrant les sciences sociales, les sciences de la santé, de la vie et de la physique. L’objectif de cette revue est “d’aider les chercheurs à gagner un temps précieux et à rester à jour dans leur domaine et dans des domaines complémentaires avec des articles de synthèse qui synthétisent les principales conclusions du nombre croissant d’articles de recherche primaires publiés quotidiennement”.

La méthodologie adoptée par les auteurs est rigoureuse : ils ont croisé les résultats de dizaines d’études empiriques, identifié les variables médiatrices et modératrices, et proposé un cadre théorique intégrateur pour comprendre les conditions dans lesquelles la parentalité favorise — ou non — l’engagement écologique.

Un constat partagé : pas assez d’études sur les parents face au changement climatique

Cette synthèse découle du constat partagé par les scientifiques que la parentalité était trop peu étudiée en tant que mécanisme susceptible d’influencer le comportement lié au changement climatique. Alors que la psychologie environnementale a largement exploré les déterminants individuels de l’engagement écologique — valeurs, croyances, normes sociales —, le rôle spécifique de la parentalité restait un angle mort de la recherche.

“Certaines études suggèrent que la parentalité augmente les engagements pro-environnementaux, tandis que d’autres ne trouvent aucun effet, ou des effets négatifs. Nous théorisons que les médiateurs et modérateurs potentiels doivent être pris en compte pour obtenir une image plus claire de la façon dont la parentalité influence l’engagement pro-environnemental”, détaillent les auteurs.

Les mécanismes psychologiques identifiés

Par cette étude, les chercheurs mettent en évidence les mécanismes sous-jacents qui pourraient être activés pendant la transition vers la parentalité :

  • Les motivations héritées : le désir de transmettre un monde habitable à ses enfants active des ressorts psychologiques puissants liés à la protection et à la projection dans l’avenir.
  • La responsabilité perçue : devenir parent renforce le sentiment de responsabilité envers les générations futures, transformant une préoccupation abstraite en impératif concret.
  • La générativité : terme inventé par le psychanalyste Erik Erikson en 1950, elle désigne la volonté d’installer et de guider la prochaine génération. Ce concept constitue l’un des médiateurs les plus robustes identifiés dans la littérature.
Mécanisme psychologiqueDescriptionImpact sur l’engagement
Motivations héritéesDésir de transmettre un monde habitableFort, si valeurs préexistantes
Responsabilité perçueSentiment accru de devoir envers l’avenirModéré à fort
Générativité (Erikson)Volonté de guider la prochaine générationFort
Efficacité perçueCroyance en l’utilité de l’action individuelleModérateur clé

Devenir parent renforce la motivation écologiste, mais gare aux inégalités

La conclusion principale de cette revue est nuancée : la parentalité accroît l’engagement environnemental des personnes qui ont déjà des préoccupations et des valeurs écologiques, et qui croient en l’efficacité de l’action climatique et environnementale. La parentalité agit donc comme un amplificateur plutôt que comme un déclencheur.

Attention cependant : les auteurs soulignent que cet effet est cantonné à la population qui dispose d’assez de ressources pour répondre aux exigences financières et temporelles de la parentalité. Autrement dit, être un éco-parent nécessite un engagement coûteux en temps et en argent que chacun ne peut pas nécessairement se permettre.

Cette observation soulève des questions fondamentales de justice sociale. Les familles les plus modestes, déjà confrontées à des contraintes budgétaires et temporelles importantes, se trouvent exclues de facto de la dynamique de parentalité verte. Les produits bio, les couches lavables, les mobilités douces, les habitats écologiques : autant de choix qui présupposent un capital économique et culturel que toutes les familles ne possèdent pas.

La formation préalable : un levier décisif pour la transmission de valeurs écologiques

Autre point majeur de l’étude : les personnes qui sont exposées, en entrant dans la parentalité, à des informations sur les risques environnementaux constituent des leviers d’action particulièrement efficaces. L’accès à l’information environnementale au moment de la transition vers la parentalité décuple les effets positifs lorsque les individus s’engagent dans la construction d’une identité familiale durable.

Ce constat a des implications directes pour les politiques publiques. Les dispositifs d’accompagnement à la parentalité — préparation à la naissance, entretiens prénataux, réseaux de soutien parental — pourraient intégrer une dimension environnementale, sensibilisant les futurs parents aux enjeux climatiques au moment précis où leur réceptivité est maximale.

Les programmes de formation parentale existants, qu’ils soient portés par les maternités, les PMI ou les associations, disposent d’un potentiel largement inexploité pour favoriser l’adoption de comportements durables. L’enjeu est de le faire sans culpabilisation ni injonction, en tenant compte des réalités socio-économiques de chaque famille.

Écoparentalité : un besoin impératif de davantage de recherche

Une étude plus approfondie de l’effet de la parentalité verte apparaît nécessaire, expliquent les auteurs, et ce afin d’identifier les conditions limitantes et les facteurs modérateurs clés, mais surtout pour explorer des moyens efficaces de tirer parti de la parentalité pour promouvoir un engagement environnemental plus large.

Plusieurs pistes de recherche émergent : l’étude longitudinale des comportements écologiques avant et après la naissance d’un enfant, l’analyse comparée entre pays de cultures environnementales différentes, ou encore l’exploration du rôle spécifique des pères dans la transmission des valeurs écologiques. La question de la transmission intergénérationnelle des valeurs environnementales mériterait également d’être étudiée dans une perspective de long terme : les enfants élevés dans des familles éco-engagées deviennent-ils eux-mêmes des parents plus soucieux de l’environnement ? Cette hypothèse, si elle était confirmée, ouvrirait des perspectives majeures pour les stratégies de transition écologique fondées sur la famille.

Conclusion

“La parentalité est une expérience transformatrice qui sera vécue par une grande majorité de personnes. Comprendre comment cette expérience affecte les comportements face au changement environnemental est fondamental pour en tirer parti, et ce afin d’en décupler les effets vertueux.” Cette conclusion des auteurs résonne avec une urgence particulière à l’heure où la transition écologique nécessite une mobilisation massive et durable. La famille, loin d’être un frein à l’engagement, peut en devenir l’un des moteurs les plus puissants — à condition que les politiques publiques accompagnent toutes les familles dans cette dynamique, sans laisser les plus vulnérables sur le bord du chemin.

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