Le rapprochement géographique familial constitue un sujet émergent dans le débat sur les politiques familiales et territoriales. Longtemps considéré comme un phénomène marginal ou passéiste, le souhait de vivre à proximité des membres de sa famille connaît un regain d’intérêt notable, porté par les transformations du monde du travail, le vieillissement de la population et la quête de solidarités concrètes face aux aléas de la vie.

Afin de disposer de données fiables et récentes sur les signaux faibles laissant envisager un retour en grâce du rapprochement géographique familial ou de la cohabitation intergénérationnelle, Familles Durables a posé la question suivante à un échantillon représentatif de la population française via l’institut OpinionWay :

“Estimez-vous qu’un déménagement permettant de vous rapprocher des membres de votre famille (grands-parents, parents, frères et soeurs…) pourrait offrir à votre famille une meilleure qualité de vie ou pas (organisation quotidienne, simplification de la garde d’enfants, soins des malades, équilibre affectif) ?”

Les résultats du sondage : une aspiration majoritaire

Les résultats sont sans ambiguïté : pour 62 % des Français, se rapprocher géographiquement de membres de leur famille leur permettrait une meilleure qualité de vie. Parmi eux, 21 % répondent “oui, certainement” et 41 % “oui, probablement”. Parmi les personnes ayant répondu par la négative, c’est “Non, probablement pas” pour 25 % des personnes, et “Non, certainement pas” pour 11 % d’entre eux.

Ce chiffre de 62 % est remarquable par son ampleur. Il traduit une aspiration profonde qui traverse les catégories sociales, les tranches d’âge et les territoires, même si des différences significatives existent selon les profils.

Des variations significatives selon les profils

ProfilRéponse positiveObservation
25-34 ans72 %Tranche d’âge la plus favorable
Couples avec enfants73 %Besoin de soutien parental concret
CSP+69 %Ressources pour se rapprocher
Inactifs55 %Moindre mobilité géographique
Célibataires sans enfants50 %Moins concernés par l’entraide

Ce sont les 25-34 ans qui ont le plus répondu affirmativement, avec 72 %. Ce résultat s’explique par la phase de vie dans laquelle se trouvent ces jeunes adultes : installation dans la vie professionnelle, formation du couple, arrivée des premiers enfants. C’est le moment où le besoin de soutien familial se fait le plus sentir.

Dans toutes les classes d’âge, les femmes ont plus répondu positivement que les hommes, confirmant le rôle central que jouent les femmes dans l’organisation de la solidarité familiale et leur sensibilité plus marquée aux enjeux de proximité et d’entraide.

La différence entre les niveaux sociaux est importante : si les personnes appartenant à la catégorie CSP+ jugent qu’un rapprochement serait bénéfique à 69 %, ils sont 55 % chez les inactifs. Ce paradoxe apparent — les plus favorisés étant les plus demandeurs — s’explique par le fait que les CSP+ disposent davantage des ressources nécessaires pour envisager une mobilité géographique choisie.

Le chiffre atteint 73 % chez les couples avec enfants, confirmant que l’arrivée des enfants constitue un tournant dans le rapport à la famille élargie.

L’analyse de Mélissa-Asli Petit : une tendance internationale

Mélissa-Asli Petit, docteure en sociologie, spécialiste du vieillissement et du grand âge, fondatrice de Mixing Générations, apporte un éclairage précieux sur ces résultats :

“Les résultats de l’étude d’OpinionWay pour Familles Durables met l’accent sur l’importance d’un rapprochement géographique entre les familles. En effet ce sont 62 % qui estiment qu’un déménagement auprès d’un membre de leur famille peut offrir une meilleure qualité de vie.”

La cohabitation multigénérationnelle : une tendance mondiale

“Cette réalité concorde avec la mouvance internationale actuelle d’une cohabitation multigénérationnelle de proximité et d’une mise en avant du rôle des grands-parents, dont les grands-mères, dans la garde d’enfants”, poursuit la sociologue.

Le phénomène dépasse largement les frontières françaises. Aux États-Unis, en Australie, au Royaume-Uni, on observe un retour significatif vers les configurations multigénérationnelles, après des décennies de nucléarisation familiale. Les raisons sont multiples : hausse du coût du logement, précarisation de l’emploi, mais aussi prise de conscience des limites d’un modèle familial atomisé.

Le phénomène viral de Crunchy Mama

Le compte Instagram Crunchy Mama, sur la parentalité, a récemment repartagé un post qui soulignait l’importance de vivre à proximité de ses grands-parents : “Le seul acte parental disruptif est de vivre proche des grands-parents”. À l’heure où les réseaux sociaux se font écho des tendances, à plus de 200 000 j’aime, la parentalité et les proximités familiales semblent être au coeur des enjeux d’aujourd’hui et de demain.

Ce succès viral traduit une aspiration largement partagée mais rarement verbalisée dans l’espace public : le désir de retrouver une proximité familiale que la modernité a dissoute. Il ne s’agit pas d’un retour en arrière nostalgique, mais d’une réponse pragmatique aux défis contemporains de la parentalité.

Les raisons profondes du rapprochement familial

“Il semblerait que c’est surtout quand les enfants commencent à avoir eux-mêmes des enfants que cette proximité se renforce”, analyse Mélissa-Asli Petit. “En effet, cet intérêt est plus marqué chez les couples avec enfants (73 %) que chez les célibataires sans enfants (50 %).”

Des motivations plurielles

Les raisons de la cohabitation multigénérationnelle sont plurielles. Les raisons économiques (perte d’emploi, changement de statuts professionnels, sous-emploi, frais de santé, frais divers) sont souvent la porte d’entrée à ces emménagements. À cela s’ajoute l’avancée en âge des parents âgés, des besoins de garde d’enfants, des attentes culturelles et familiales, ou des changements de vie (divorce, séparation).

“Les parcours de vie sont aujourd’hui tellement fluctuants et malléables, que les individus ont besoin de soutien et de se sentir appartenir à un groupe auquel ils peuvent revenir si des ruptures ou des bifurcations apparaissent, et en qui ils ont confiance. La famille est une des réponses”, conclut la sociologue.

La dimension territoriale : un enjeu de politique publique

Le rapprochement familial ne concerne pas seulement les individus : il pose des questions fondamentales d’aménagement du territoire. Les politiques de logement, de transport, d’urbanisme conditionnent la capacité des familles à vivre à proximité les unes des autres. Le coût du foncier dans les métropoles, l’éloignement des zones d’emploi par rapport aux bassins de vie familiaux, la fermeture des services publics dans les zones rurales : autant de facteurs qui compliquent ou facilitent le rapprochement familial.

Certaines collectivités territoriales commencent à intégrer cette dimension dans leurs politiques locales, en développant des habitats intergénérationnels, des résidences permettant la cohabitation de plusieurs générations sous un même toit ou dans un même quartier. Ces initiatives restent toutefois marginales et mériteraient d’être soutenues par une politique nationale plus ambitieuse.

La dimension économique : quand la famille compense les défaillances de l’État

Le rapprochement familial répond aussi à des besoins économiques concrets. En France, le coût de la garde d’enfants, l’insuffisance des places en crèche et les délais d’attente pour les EHPAD contraignent de nombreuses familles à rechercher des solutions informelles. Les grands-parents qui gardent les petits-enfants, les enfants adultes qui accueillent un parent âgé : ces solidarités familiales représentent une contribution économique considérable, largement invisible dans les statistiques officielles.

Conclusion

Les résultats du baromètre OpinionWay pour Familles Durables révèlent une aspiration profonde et transversale au rapprochement géographique familial. Loin d’être un phénomène passéiste, ce désir s’inscrit dans une dynamique internationale de redécouverte des solidarités intergénérationnelles. Les pouvoirs publics gagneraient à intégrer cette dimension dans leurs politiques de logement, d’aménagement du territoire et de soutien à la parentalité, afin de faciliter les choix de vie des familles plutôt que de les contraindre à des arbitrages douloureux entre vie professionnelle et proximité familiale.

Sur Instagram : le compte @crunchy_mama_0128 a connu une soudaine notoriété avec le succès de cette publication. Quasiment 215 000 likes pour la simple phrase “Le seul acte parental disruptif est de vivre proche des grands-parents”.

L’autrice du compte de commenter : “Vous commentez tous que ça marche seulement si ils sont sains et pas toxiques, vous avez totalement raison ! Je pense que ça va sans dire, et ça vaut le coup de célébrer ça si vous avez de superbes grand-parents dans vos vies, je suis désolée pour ceux qui n’en ont pas. C’est eux à qui il manque quelque chose.”