Le lien familial est-il un privilège social ? C’est la question fondamentale que soulèvent les travaux du sociologue Serge Paugam dans sa somme “L’attachement social, formes et fondements de la solidarité humaine”, publiée chez Seuil en février 2023. Cette interrogation, dérangeante dans une société qui se veut égalitaire, révèle l’une des dimensions les plus méconnues des inégalités sociales : la capacité inégale à maintenir des liens familiaux durables.
Les premières enquêtes de Serge Paugam sur la pauvreté ont confirmé que les personnes considérées comme pauvres sont souvent confrontées à des situations extrêmes associées à une rupture cumulative des liens sociaux. Mais au-delà de la pauvreté extrême, quels sont les risques pour chaque personne de faire l’expérience d’une ou de plusieurs ruptures dans son existence ? C’est cette question que le sociologue explore avec une rigueur empirique remarquable.
Lien familial : ne pas confondre détachement et rupture
Avant d’examiner les données sur la rupture du lien de filiation, Serge Paugam pose une distinction conceptuelle essentielle. Il convient de distinguer le détachement, qui est nécessaire au développement de l’individu, de la rupture, qui constitue une perte durable de liens relationnels.
“Il faut se garder de confondre détachement et rupture, mais le premier semble même souhaitable dans bien des cas. Les psychiatres spécialistes des adolescents ne disent-ils pas qu’il est nécessaire de se détacher pour grandir ?”, écrit Paugam, en référence notamment aux travaux du psychiatre Marcel Rufo (“Détache-moi. Se séparer pour grandir”, 2007).
Cette distinction est fondamentale pour la réflexion sur les politiques familiales. Le détachement progressif de l’enfant vis-à-vis de ses parents constitue un processus normal et sain d’individuation. C’est lorsque ce détachement se transforme en rupture — perte totale de contact, absence de tout lien affectif ou social — que la situation devient problématique, tant pour l’individu que pour la cohésion sociale.
Les différentes formes de rupture
La rupture du lien de filiation peut prendre des formes variées : absence totale de contact, rupture conflictuelle suivie d’un silence définitif, éloignement progressif sans événement déclencheur identifiable. Dans tous les cas, elle prive l’individu d’un ancrage relationnel fondamental qui contribue à son identité, à son sentiment d’appartenance et à sa sécurité affective.
Le maintien des liens familiaux : un privilège social documenté
Les données empiriques recueillies par Serge Paugam sont sans appel. Dans l’enquête SIRS (Santé, Inégalités et Ruptures Sociales), menée à Paris et dans la petite couronne, le sociologue a pu établir que la rupture du lien de filiation est socialement stratifiée.
Les chiffres clés de l’enquête SIRS
La proportion de personnes n’ayant plus de relations avec leur père ou leur mère, alors que ces derniers sont encore en vie, est supérieure à 20 % parmi les ouvriers (27,9 % pour le père, 21,3 % pour la mère) et décroît régulièrement, à mesure que l’on s’élève dans la hiérarchie sociale, pour atteindre un niveau inférieur à 5 % parmi les cadres et professions intellectuelles supérieures (4,3 % pour le père et 3,6 % pour la mère).
| Catégorie sociale | Rupture avec le père | Rupture avec la mère |
|---|---|---|
| Ouvriers (Paris) | 27,9 % | 21,3 % |
| Ouvriers (Strasbourg) | 18,8 % | 16,1 % |
| Cadres et professions intellectuelles supérieures | 4,3 % | 3,6 % |
“Le délitement du lien de filiation ne touche donc pas les individus de façon égale, une inégalité souvent ignorée”, commente le sociologue. Ce constat est d’autant plus frappant que le lien familial est généralement perçu comme relevant de la sphère privée, de choix individuels, voire de la psychologie personnelle. L’approche sociologique de Paugam démontre au contraire que la capacité à maintenir des liens familiaux est profondément conditionnée par la position sociale.
Les variations territoriales : l’exemple de Strasbourg
Une même enquête réalisée à Strasbourg révèle que la proportion d’ouvriers n’ayant plus de relations avec leurs parents y est plus faible qu’à Paris (18,8 % contre 27,9 % pour le père, 16,1 % contre 21,3 % pour la mère).
“On peut sans doute expliquer cette différence par le fait que l’ancrage familial est plus facile à conserver pour les populations modestes dans une agglomération comme Strasbourg, en raison du moindre déracinement géographique, et d’une tradition culturelle et religieuse qui valorise la famille”, analyse Paugam.
Cette observation a des implications importantes pour les politiques d’aménagement du territoire. La mobilité géographique imposée par le marché du travail, l’éloignement des bassins d’emploi par rapport aux ancrages familiaux, la concentration des opportunités économiques dans les métropoles : autant de facteurs qui fragilisent les liens familiaux des populations les plus modestes. Notons toutefois que la proportion d’ouvriers sans relations avec leurs parents reste nettement supérieure à celle des cadres, aussi bien à Strasbourg qu’à Paris.
Plus de ruptures de filiation avec le père qu’avec la mère
Dans l’immense majorité des cas, le lien à la mère reste toujours supérieur au lien au père, laissant entrevoir un lien différencié fondé sur le sexe dans le maintien du lien de filiation. Ce résultat, constant dans toutes les enquêtes analysées par Paugam, s’explique par plusieurs facteurs.
Le rôle traditionnellement dévolu aux mères dans le maintien des liens familiaux — les sociologues parlent de “kin-keeping” — les place en position de gardiennes du lien de filiation. Les pères, moins investis en moyenne dans cette fonction relationnelle, sont plus vulnérables à la rupture, notamment en cas de séparation conjugale. La question du maintien du lien père-enfant après une séparation constitue d’ailleurs l’un des enjeux majeurs du droit de la famille contemporain.
“La probabilité d’être dépourvu durablement de supports relationnels avec ses parents ou ses enfants varie fortement d’un milieu social à l’autre”, conclut Paugam.
Une corrélation avec le privilège de la conjugalité ?
Les résultats des enquêtes de Serge Paugam établissant un lien entre niveau social et lien filial semblent aller dans le même sens que l’analyse sociale des liens conjugaux. La conjugalité, comme le lien filial, apparaît davantage préservée dans les milieux sociaux favorisés.
Intervenant lors de la sortie de son livre “Faut-il en finir avec la famille ?”, le sociologue Raymond Debord rappelle que malgré des différences sociales importantes, la famille et le soutien qu’elle représente demeure une aspiration fondamentale des classes sociales paupérisées, qui font plus les frais des ruptures de liens.
“Toutes les enquêtes le montrent, la famille a une excellente image dans la société. En 2019, une étude longitudinale de l’INSEE a montré que près de 60 % des gens pensent que la famille est le ‘seul’ endroit où l’on se sent bien. Mais cette perception est en décalage avec les représentations qui dominent dans la sphère politico-médiatique.”
Ce décalage entre l’aspiration universelle à la famille et la capacité inégale à maintenir des liens familiaux durables constitue l’une des contradictions les plus profondes de la société contemporaine. Les classes populaires, qui valorisent le plus la famille, sont aussi celles qui subissent le plus les ruptures de liens.
Implications pour les politiques familiales
Les travaux de Paugam invitent à repenser les politiques familiales sous l’angle de la prévention des ruptures de liens. Au-delà des prestations financières et des dispositifs de garde d’enfants, les politiques familiales devraient intégrer une dimension relationnelle : médiation familiale accessible, soutien aux familles en situation de conflit, accompagnement des transitions de vie (séparation, déménagement, perte d’emploi) qui fragilisent les liens.
La dimension territoriale est également centrale. Les politiques d’aménagement qui favorisent la proximité familiale — logement social intergénérationnel, transport accessible entre zones d’emploi et bassins de vie familiaux — peuvent contribuer à réduire les ruptures de liens dans les milieux populaires.
Conclusion
Notons pour conclure que la rupture du lien de filiation n’est pas un fait social marginal. Subie ou volontaire, la rupture peut aussi apporter un soulagement, et n’est pas forcément définitive. Toutefois, les travaux de Serge Paugam démontrent de manière irréfutable que cette rupture est socialement distribuée : les classes populaires y sont beaucoup plus exposées que les classes favorisées. Reconnaître cette inégalité, c’est ouvrir la voie à des politiques publiques qui ne se contentent pas de soutenir financièrement les familles, mais qui investissent dans la préservation et la restauration des liens familiaux, condition sine qua non d’une société véritablement solidaire.


