La santé mentale des jeunes constitue l’un des enjeux les plus préoccupants de la décennie en cours. Les données convergentes de Santé publique France, de SOS Amitié, de la mutuelle étudiante LMDE et de la Fondation de France dessinent un tableau alarmant : augmentation des pensées suicidaires, isolement croissant, fragilisation des liens familiaux. Ce dossier rassemble et analyse ces travaux pour en dégager les enseignements à l’attention des décideurs publics et des professionnels de la santé et de l’éducation.

L’ampleur du phénomène dépasse largement la question sanitaire : elle interroge les fondements mêmes de notre contrat social et familial. Quand un tiers des jeunes exprime un sentiment de solitude, quand les appels de mineurs aux lignes d’écoute explosent, quand les professionnels du soin tirent la sonnette d’alarme sur le délitement des structures de prise en charge, c’est l’ensemble de la société qui est interpellée.

Ce dossier propose une lecture transversale de ces données, en mettant en lumière le fil conducteur qui les relie : la fragilité du tissu familial et social comme facteur déterminant de la détresse psychologique des jeunes.

SOS Amitié : chez les jeunes, plus de solitude, mauvaises relations avec les parents et idées suicidaires

Mal-être des jeunes en France : l’inquiétude de SOS Amitié

À l’occasion d’un rapport publié et qu’a pu analyser FranceInfo, l’association SOS Amitié alerte sur l’« évolution inquiétante » de la solitude chez les jeunes.

« De 2020 à 2022, le nombre d’appelants de moins de 14 ans a en effet augmenté de 40 % […] Les appelants sont de plus en plus jeunes », d’après le dernier baromètre du mal-être en France. Cette augmentation spectaculaire chez les très jeunes est un signal d’alerte sans précédent : elle signifie que le mal-être s’installe de plus en plus tôt, avant même l’entrée au collège, dans une tranche d’âge où les ressources psychologiques pour y faire face sont encore limitées.

Mauvaises relations avec les parents et idées suicidaires

Une majorité de ces jeunes appelants évoque, notamment, la relation avec leurs parents. Ce constat est central : il établit un lien direct entre la qualité des relations intrafamiliales et la détresse psychologique des enfants et des adolescents.

20 % de leurs appels évoquent également « des idées suicidaires qui ne sont pas forcément accompagnées de conduites suicidaires comme la scarification ou l’anorexie », détaille le baromètre de SOS Amitié. La distinction entre idéation suicidaire et passage à l’acte est importante, mais elle ne doit pas minimiser la gravité de ces appels : l’expression d’idées suicidaires chez un mineur constitue un cri d’alarme qui nécessite une prise en charge immédiate.

Les conflits parentaux, les séparations mal accompagnées, l’indisponibilité émotionnelle des parents — eux-mêmes souvent en difficulté — et le manque de communication au sein des familles sont autant de facteurs qui alimentent cette détresse. Le rôle de la famille comme premier filet de sécurité psychologique des enfants est ici clairement mis en évidence.

Dans la presse :

FranceInfo, le 12 mai 2023 : SOS Amitié : les jeunes de plus en plus touchés par la solitude, avec des appels des moins de 14 ans en augmentation de 40%

FranceInfo, le 12 mai 2023 : Baromètre SOS Amitié : “On voit des appels de parents qui concernent déjà des enfants de 9-10 ans”, alerte un pédopsychiatre

18-24 ans : les jeunes femmes deux fois plus suicidaires que la moyenne

Méthodologie de l’étude

En 2021, le Baromètre de Santé publique France a interrogé un échantillon aléatoire de 24 514 personnes âgées de 18 à 85 ans résidant en France métropolitaine et 6 519 résidant dans les DROM par collecte assistée par téléphone et informatique (Cati).

Les variables d’intérêt de l’étude sont les pensées suicidaires et les tentatives de suicide au cours des 12 derniers mois, ainsi que les tentatives de suicide au cours de la vie. Les évolutions des prévalences ont été établies sur les 18-75 ans grâce aux baromètres santé 2000, 2005, 2010, 2014, 2017, 2020 et 2021 dont la méthodologie était comparable.

Résultats principaux

En 2021, 4,2 % des 18-85 ans déclaraient avoir pensé à se suicider au cours des 12 derniers mois. Au total, 6,8 % déclaraient une tentative de suicide au cours de leur vie et 0,5 % au cours de l’année écoulée.

Parmi les 18-75 ans, la prévalence des pensées suicidaires et des tentatives de suicide déclarées dans l’année était en légère baisse depuis 2014, tandis que celle des tentatives de suicide au cours de la vie s’était stabilisée aux alentours de 7 %.

Le résultat principal est une augmentation importante des pensées suicidaires et des tentatives de suicide au cours de la vie chez les 18-24 ans, observée depuis une dizaine d’années.

Les jeunes femmes : une vulnérabilité alarmante

IndicateurFemmes 18-24 ansHommes 18-24 ansEnsemble 18-85 ans
Pensées suicidaires (12 derniers mois)9,4 %5,0 %4,2 %
Différence vs moyennex2,2x1,2Référence

La prévalence des pensées suicidaires apparaissait plus élevée chez les femmes (4,8 %) que chez les hommes (3,5 %), cette différence étant principalement portée par les jeunes adultes (7,2 % chez les 18-24 ans) qui étaient les plus concernés avec une différence significative entre les hommes et les femmes (5,0 % vs 9,4 %).

Cette surreprésentation des jeunes femmes dans les pensées suicidaires renvoie à des facteurs multiples : pression sociale et esthétique amplifiée par les réseaux sociaux, violences sexistes et sexuelles, précarité économique genrée, charge mentale précoce. Les enjeux de santé et de bien-être spécifiques aux femmes doivent être pris en compte dans les politiques de prévention du suicide.

Discussion

Cette étude confirme la détérioration de la santé mentale des jeunes adultes observée par ailleurs à partir des données de passage aux urgences et d’hospitalisation. En parallèle de la mise en oeuvre de la stratégie nationale de prévention du suicide et du renforcement des dispositifs de prise en charge, une meilleure compréhension des mécanismes qui affectent la santé mentale des plus jeunes depuis la pandémie de Covid-19 s’avère nécessaire en vue de renforcer les politiques de prévention.

Auteur : Léon Christophe, du Roscoät Enguerrand, Beck François — Bulletin épidémiologique hebdomadaire, Santé Publique France, 2024, n°. 3, p. 42-56

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Fragilités sociales et familiales : un facteur pronostique majeur dans les problématiques suicidaires des enfants

L’alerte de 700 professionnels

La tribune intitulée « En France, en 2022, des enfants et adolescents meurent de souffrance psychique par manque de soins et de prise en compte sociétale », rédigée par les pédopsychiatres Marion Robin et Pablo Votadoro et cosignée par plus de 700 professionnels du soin aux enfants et adolescents, souligne que « le délitement des structures de soins empêche les soignants d’exercer leur fonction de dernier rempart contre les tentations suicidaires des jeunes, dont la hausse massive est attestée ».

Les professionnels rappellent le lien déjà établi entre la faiblesse du tissu social et le suicide.

« La faiblesse du tissu social (soutien familial et intégration sociale) est un facteur pronostique majeur dans les problématiques suicidaires. Sa fragilité en France ainsi que le sentiment d’isolement des jeunes étaient déjà bien identifiés dans les analyses sociologiques du suicide. » Marion Robin, Pablo Votadoro, Le Monde, 8 juillet 2022

Le stress parental comme facteur aggravant

Le collectif identifie le stress professionnel et personnel des parents en situation d’isolement comme partie du contexte de fragilité menant au suicide des jeunes. Ce lien entre détresse parentale et détresse des enfants constitue un cercle vicieux : les parents en difficulté ne peuvent pas fournir le soutien émotionnel dont leurs enfants ont besoin, ce qui aggrave la fragilité de ces derniers.

« Au niveau familial, le déploiement de la parentalité est altéré par le stress professionnel et personnel, renforcé par l’insuffisance du tissu social et du soutien associatif. Cela empêche l’accomplissement collectif de l’éducation d’un enfant, qui repose dès lors sur des adultes isolés et insuffisamment étayés : or ne faut-il pas « tout un village pour élever un enfant » ? » Marion Robin, Pablo Votadoro, Le Monde, 8 juillet 2022

Voir la tribune dans Le Monde.

La détresse des étudiants confirmée par la LMDE

Par ailleurs, une étude publiée le 11 juillet 2022 par la mutuelle étudiante LMDE fait état d’une nette augmentation des pensées suicidaires dans la population étudiante :

Les étudiants interrogés sont 70 % à estimer être en situation de mal-être, 68 % évoquent des symptômes dépressifs et 36 % avouent avoir eu des pensées suicidaires, un chiffre en hausse de 6 points par rapport à 2019. Article FranceInfo

La proportion d’étudiants ayant eu des pensées suicidaires est en nette augmentation par rapport à 2019. « C’est d’autant plus inquiétant que la moitié de ces étudiants disent ne pas en parler, ne pas se confier », souligne le directeur général de la LMDE. Ce silence est en lui-même un symptôme de l’isolement : les jeunes en détresse ne trouvent pas, dans leur entourage familial ou social, les interlocuteurs capables de les écouter et de les orienter vers une prise en charge adaptée.

L’isolement des jeunes en 2021 : des chiffres alarmants

Une personne sur quatre est isolée

À l’heure où le Japon et le Royaume-Uni ont leur ministère de la solitude, la situation de l’isolement des Français a empiré depuis l’émergence de la pandémie de Covid-19, selon la Fondation de France. Cette dernière alerte particulièrement sur l’inquiétante situation d’isolement des jeunes. L’écosystème familial ressort fragilisé par la crise sanitaire.

Les chiffres clés de l’isolement

IndicateurValeurÉvolution
Personnes isolées ou avec un seul réseau54 %
Population en isolement relationnel24 %+10 pts vs janv. 2020
N’a plus qu’un seul réseau de sociabilité30 %
Jeunes exprimant un sentiment de solitude33 %+5 pts en un an
Personnes de 60 ans+ exprimant un sentiment de solitude14 %Stable
15-30 ans en situation d’isolement21 %+9 pts en un an
15-30 ans ayant maintenu des contacts réguliers46 %

Les jeunes ont diminué leurs contacts avec tous leurs réseaux :

  • Réseau amical : -17 points entre 2020 et 2021
  • Réseau familial : -14 points
  • Réseau associatif : -4 points
  • Réseau professionnel : -3 points
  • Seuls les contacts de voisinage ont connu une croissance : +4 points

Le lien entre isolement et santé mentale

La corrélation entre ces données d’isolement et les chiffres de santé mentale présentés précédemment n’est pas fortuite. L’isolement prive les jeunes des facteurs de protection contre le suicide que sont le soutien social, le sentiment d’appartenance et la possibilité de partager ses difficultés. La pandémie de Covid-19 a agi comme un accélérateur de tendances déjà préoccupantes, en fragilisant simultanément tous les réseaux de sociabilité des jeunes.

Le redressement de ces indicateurs nécessite une mobilisation coordonnée des acteurs de l’éducation, de la santé, de la politique familiale et de la vie associative. Les dispositifs de prévention du suicide doivent intégrer la dimension relationnelle et familiale, en reconnaissant que la santé mentale des jeunes est indissociable de la qualité de leur environnement familial et social.

Pour accéder au rapport, c’est par ici.

Conclusion

Les données rassemblées dans ce dossier convergent vers un constat sans appel : la santé mentale des jeunes en France traverse une crise profonde, dont les racines plongent dans la fragilisation du tissu familial et social. L’augmentation des pensées suicidaires chez les 18-24 ans, le rajeunissement des appelants de SOS Amitié, l’isolement massif post-pandémie et le mal-être étudiant sont les symptômes d’un même phénomène systémique. La réponse ne peut être uniquement sanitaire : elle doit être familiale, sociale et politique. Soutenir les parents, renforcer les structures de soins, recréer du lien social dans les territoires et investir massivement dans la prévention sont les conditions d’un redressement durable.