La vie en couple a longtemps été considérée comme une norme sociale universelle, indépendante du statut économique ou du niveau d’éducation. Les données récentes de l’INSEE et les travaux de sociologues américains démontrent que cette époque est révolue. La conjugalité stable est en train de devenir un marqueur de privilège social, avec des conséquences profondes sur les inégalités familiales et le bien-être des enfants.

Cette analyse croise les données françaises de l’INSEE avec les travaux de chercheurs américains pour dessiner un tableau comparatif de cette fracture conjugale qui se creuse des deux côtés de l’Atlantique. Elle interroge également les causes structurelles de ce phénomène, au-delà des explications psychologisantes trop souvent avancées.

Le constat est d’autant plus préoccupant qu’il s’auto-entretient : les personnes en couple bénéficient d’avantages économiques (mutualisation des charges, stabilité résidentielle, double revenu) qui renforcent leur position sociale, tandis que les personnes seules, souvent déjà fragilisées, subissent un surcoût de la vie quotidienne qui les éloigne davantage de la possibilité de former un couple stable.

Les diplômés vivent plus souvent en couple : les données INSEE

Un renversement historique chez les femmes

« La fréquence de la vie en couple varie selon le niveau de diplôme à tout âge », analyse Fabienne Daguet dans son Étude INSEE Première n° 1937 publiée le 13 février 2023. « Au fil des décennies, les femmes plus diplômées ont peu modifié leurs comportements, au contraire des moins diplômées. »

« En 2019, les trentenaires, femmes et hommes, vivent d’autant plus souvent en couple que leur diplôme est élevé : c’est le cas de sept titulaires d’un bac+5 sur dix, contre six personnes sans diplôme sur dix. Avant 2000, les femmes avaient au contraire d’autant plus souvent un conjoint qu’elles étaient peu diplômées. Chez les hommes, les comportements de conjugalité ne variaient guère selon le diplôme, seuls ceux qui n’en avaient pas se distinguaient par une vie en couple moins fréquente. Les comportements des femmes et des hommes se sont ainsi rapprochés. » Fabienne Daguet, « Les femmes et les hommes très diplômés vivent plus souvent en couple que les peu diplômés », INSEE

Ce renversement est remarquable. Il signifie qu’en l’espace de deux décennies, le lien entre diplôme et conjugalité s’est complètement inversé chez les femmes. Les femmes peu diplômées, qui étaient auparavant les plus susceptibles de vivre en couple, sont aujourd’hui les moins susceptibles de le faire. Cette transformation reflète des mutations profondes du marché matrimonial et des attentes conjugales.

Les chiffres clés de la fracture conjugale

IndicateurDiplômés (bac+5)Sans diplômeSource
Vie en couple (trentenaires, 2019)70 %60 %INSEE
Femmes immigrées en couple (30-39 ans)74 %74 %INSEE
Hommes immigrés en couple (30-39 ans)67 %67 %INSEE
Évolution femmes diplôméesStableEn baisseINSEE

Une exception notable : les personnes immigrées

La fréquence de la vie en couple ne varie pas selon le diplôme pour les personnes immigrées. Entre 30 et 39 ans, la fréquence de la vie en couple ne varie guère selon le niveau d’études parmi les immigrés, et elle a peu évolué depuis 2009. Autour de 74 % des femmes et 67 % des hommes de ces âges vivent en couple en 2019, quel que soit leur niveau de diplôme.

Cette exception est instructive : elle suggère que la fracture conjugale selon le diplôme n’est pas un phénomène universel ou biologique, mais bien le produit de dynamiques socioculturelles spécifiques aux sociétés occidentales post-industrielles. Les facteurs culturels, les réseaux de solidarité communautaire et les normes familiales jouent un rôle déterminant dans le maintien de la conjugalité, indépendamment du niveau d’éducation.

« La fin de l’amour » : l’analyse structurelle d’Eva Illouz

Eva Illouz, sociologue des émotions et autrice de La fin de l’amour et de Pourquoi l’amour fait mal, analysait au micro de France Culture :

« Si les relations amoureuses sont difficiles, compliquées, imprévisibles, ce n’est pas parce que les hommes et les femmes sont de Mars et Venus, mais bien plutôt à cause de ce que la sociologie appelle les structures et les institutions de la modernité. »

Elle ajoute : « Il existe aujourd’hui une croyance profondément enracinée selon laquelle nos malheurs amoureux sont le fruit direct de notre histoire psychique. La vulgate freudienne, dans laquelle nous baignons depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, nous a habitués à l’idée que la cause de nos échecs amoureux est en nous, dans notre histoire personnelle, notre inconscient… (…) Il me semble urgent d’affirmer que les échecs de nos vies privées ne sont pas — ou pas seulement — le résultat de personnalités psychiques défaillantes, mais qu’ils sont aussi le produit de nos institutions, des tensions culturelles. »

Les structures de la modernité contre le couple

L’analyse d’Illouz identifie plusieurs mécanismes institutionnels qui fragilisent les relations amoureuses contemporaines. La marchandisation des relations via les applications de rencontre transforme les partenaires potentiels en « produits » évalués et comparés en permanence. L’idéologie de la liberté individuelle absolue rend toute forme d’engagement suspecte. La précarisation de l’emploi empêche la projection dans l’avenir qui est nécessaire à la construction d’un couple stable.

Ces facteurs structurels touchent davantage les personnes les moins diplômées et les moins intégrées économiquement. La liberté de choix, qui est présentée comme une émancipation, devient paradoxalement une source d’angoisse et d’immobilisme pour ceux qui ne disposent pas des ressources culturelles et économiques pour en tirer parti. On retrouve cette dynamique dans les observations sur les mutations des relations sociales dans les territoires ruraux, où l’isolement géographique s’ajoute aux facteurs structurels.

Le mariage comme marqueur de privilège : la situation américaine

Un phénomène documenté par les chercheurs

« Comment le mariage est-il devenu le symbole d’un privilège ? » se demandait Claire Cain Miller dans The New York Times en 2017. Le mariage, qui était auparavant la manière par défaut de fonder une famille aux États-Unis, sans interférence du niveau de revenus ou d’éducation, est devenu un élément de plus de la vie américaine réservée aux plus privilégiés.

« Moins d’Américains se marient, et la raison est plus liée au statut socio-économique que jamais auparavant. Dans les années récentes, le nombre de mariages a décliné chez les personnes sans diplôme, alors qu’il est resté stable chez les personnes diplômées aux revenus plus élevés. »

L’employabilité comme critère matrimonial

Pour Sharon Sassler, sociologue à Cornell, célèbre université membre de la très élitiste Ivy League, la raison du déclin du nombre de mariages est que les hommes sans emploi sont moins susceptibles d’être vus comme « bons à marier ».

« Les femmes ne veulent pas prendre un risque avec quelqu’un qui ne sera pas capable d’apporter quoi que ce soit. » Sassler est la co-autrice avec Amanda Jayne Miller de Cohabitation Nation: Gender, Class, and the Remaking of Relationships. Cette réalité est sans doute accentuée dans une culture où les congés maternité et paternité sont quasi inexistants, rendant la sécurité financière du partenaire d’autant plus critique.

Les conséquences sur les enfants

Alors que le nombre de mariages est en déclin, la fécondité ne suit pas la même tendance : plus d’enfants vivent désormais dans des familles sans les deux parents et les ressources qu’ils apportent. Cette dissociation entre fécondité et conjugalité stable crée une nouvelle forme d’inégalité dès la naissance.

Andrew Cherlin, sociologue à Johns Hopkins et auteur de Labor’s Love Lost: The Rise and Fall of the Working-Class Family in America, observe que les diplômés sont plus susceptibles de prévoir et organiser leur vie méthodiquement, en vérifiant la compatibilité avec la personnalité des personnes avec qui ils sont en relation jusqu’à être certains de vouloir emménager ensemble. Les personnes moins éduquées sont plus susceptibles d’emménager avec leurs partenaires en l’espace de quelques mois, et de devenir parents à un âge plus bas et avant le mariage.

Quelles implications pour les politiques familiales ?

Cette fracture conjugale selon le statut social appelle des réponses publiques ciblées. Si la vie en couple n’est évidemment pas une fin en soi, les avantages objectifs de la stabilité conjugale — mutualisation des revenus, partage des tâches parentales, soutien émotionnel réciproque — ne doivent pas devenir le privilège des seuls diplômés.

Plusieurs axes de politique publique méritent d’être explorés :

  • Sécurisation économique : l’emploi stable et le logement accessible sont des prérequis à la construction d’un couple durable. Les politiques de l’emploi et du logement sont, indirectement, des politiques conjugales.
  • Soutien à la parentalité : les dispositifs d’accompagnement des parents, de médiation familiale et de conseil conjugal doivent être accessibles à tous, et pas seulement aux catégories sociales qui peuvent se les offrir dans le privé.
  • Lutte contre l’isolement : dans les territoires ruraux et les quartiers périurbains, l’absence de lieux de sociabilité réduit les opportunités de rencontre et de maintien des liens sociaux.

Conclusion

Les données convergentes de l’INSEE et des chercheurs américains dessinent un constat préoccupant : la vie en couple stable est en train de devenir un privilège social corrélé au niveau de diplôme et de revenus. Ce phénomène, loin d’être une simple évolution des moeurs, reflète des inégalités structurelles profondes dans l’accès à l’emploi, au logement et à la sécurité économique. Les politiques familiales ne peuvent ignorer cette dimension : soutenir les familles, c’est aussi créer les conditions qui permettent à chacun, quel que soit son parcours scolaire ou professionnel, de construire une vie conjugale et familiale stable.

Pour aller plus loin (en anglais) :

  • American Enterprise Institute, The Marriage Divide: How and Why Working-class Families Are More Fragile Today
  • Pew Research Center, As U.S. marriage rate hovers at 50%, education gap in marital status widens