Dr. Sophie Renaud, sage-femme et psychologue périnatale

Dr. Sophie Renaud

Sage-femme et psychologue spécialisée en périnatalité

Bordeaux — 14 ans d'expérience en unités mère-enfant

Membre de l'Association Nationale des Sages-Femmes Libérales (ANSFL)

Quand Élodie a accouché de son deuxième enfant, tout le monde autour d’elle attendait la joie. Elle l’attendait aussi. Elle avait bien géré le premier. Elle savait comment faire. Mais à la place de la joie, il y avait un vide immense, une fatigue qui ne ressemblait pas à la fatigue, et une pensée qui revenait : “Je ne suis pas faite pour être mère.”

Elle a mis trois mois avant d’en parler à son médecin. Trois mois pendant lesquels elle a fait semblant, souri aux photos, répondu aux messages de félicitations.

La dépression post-partum a cette particularité cruelle : elle survient au moment où le monde entier attend que vous soyez heureuse. Et cette injonction au bonheur est souvent l’un des obstacles les plus puissants à la demande d’aide.

Dr. Sophie Renaud, sage-femme et psychologue spécialisée en périnatalité à Bordeaux, accompagne depuis 14 ans des femmes et des couples dans cette période. Elle a accepté de répondre à toutes les questions que les parents se posent — et n’osent pas toujours formuler.


**Claire Masson, Familles Durables : On confond souvent baby blues et dépression post-partum. Pouvez-vous clarifier la différence ?**
**Dr. Sophie Renaud :** C'est une confusion extrêmement fréquente, et elle a des conséquences réelles : des femmes qui ont un baby blues pensent avoir une dépression et s'inquiètent inutilement, et des femmes qui ont une vraie dépression pensent avoir le baby blues et n'en parlent pas.

Le baby blues, c’est une réaction physiologique normale qui survient entre le 2e et le 5e jour après l’accouchement, liée à la chute brutale des hormones de grossesse. Elle touche 50 à 80 % des femmes. C’est des pleurs qui surviennent “pour rien”, une irritabilité, une hypersensibilité émotionnelle. Ça se résorbe spontanément en 7 à 10 jours.

La dépression post-partum, c’est autre chose. C’est un épisode dépressif au sens clinique du terme, qui dure plus de deux semaines, qui s’aggrave plutôt que de s’améliorer, et qui affecte la capacité de la femme à fonctionner et à prendre soin d’elle-même et de son bébé. Elle peut survenir à n’importe quel moment dans les 12 premiers mois — pas seulement dans les premiers jours. On voit des dépressions qui émergent à 3 ou 4 mois du post-partum, parfois au moment du sevrage de l’allaitement ou du retour au travail.

Critère Baby blues Dépression post-partum
Prévalence 50 à 80 % des femmes 15 à 20 % des mères, ~10 % des pères
Apparition J2 à J5 après l’accouchement À tout moment dans les 12 premiers mois
Durée 7 à 10 jours Plus de 2 semaines, sans traitement peut durer des mois
Évolution Résorption spontanée S’aggrave sans prise en charge
Prise en charge Aucune, soutien de l’entourage suffit Psychothérapie et/ou traitement médicamenteux
À retenir Ne confondez pas baby blues et dépression post-partum : le premier se résorbe seul en une dizaine de jours, la seconde persiste, s'aggrave et nécessite une prise en charge médicale. En cas de doute au-delà de deux semaines, consultez.

**Quels sont les signes qui doivent alerter l'entourage — et la femme elle-même ?**
**Dr. Sophie Renaud :** Il y a des signaux assez évidents que l'entourage peut percevoir avant même la femme elle-même, qui est parfois dans un état de déni protecteur.

Les signaux physiques : une fatigue qui ne se récupère pas même quand le bébé dort, des troubles du sommeil qui vont au-delà de la nuit fragmentée normale, des pleurs fréquents et disproportionnés, des changements d’appétit importants.

Les signaux émotionnels : un sentiment de ne pas aimer son bébé (ou de ne pas le ressentir suffisamment), un sentiment d’inadéquation parentale (“je suis une mauvaise mère”), une anxiété intense à propos de la santé du bébé qui dépasse les préoccupations normales, une perte d’intérêt pour les activités qui plaisaient avant.

Et puis il y a les signaux qu’on ose moins dire : des pensées intrusives à propos du bébé (des images de lui faire du mal sans avoir envie de le faire — c’est important de distinguer ces pensées intrusives, qui sont un symptôme anxieux, de vraies intentions). Et dans les cas les plus graves, des pensées suicidaires ou d’abandon.

Ce que je dis souvent aux pères et aux proches : si vous remarquez que la mère ne regarde pas son bébé, ne parle pas à son bébé, s’isole, dit systématiquement qu’elle va bien alors que ce n’est pas cohérent avec ce que vous observez — posez la question directement. “Est-ce que tu te sens en sécurité ?” C’est une question difficile à poser mais elle peut ouvrir une porte essentielle.

Les signaux sont parfois différents selon le sexe — notre guide sur la santé mentale masculine décrit les indicateurs spécifiques aux pères en période post-natale, souvent confondus avec du simple “stress masculin”.


**Combien de temps après l'accouchement peut-elle apparaître ?**
**Dr. Sophie Renaud :** La définition clinique inclut les 12 premiers mois après la naissance. Dans la pratique, on voit des pics à deux moments : autour de 2 à 6 semaines, et autour de 3 à 4 mois. Mais les cas tardifs existent — une femme qui allaitait et qui arrête à 6 mois peut vivre une dépression déclenchée par la chute hormonale du sevrage. Une mère qui reprend le travail à 4 mois et qui vit ce retour comme une rupture peut développer une dépression à ce moment-là.

Ce que ça implique concrètement : la surveillance ne devrait pas s’arrêter à la visite post-natale à 6 semaines. C’est un peu comme si on ne faisait un suivi qu’en début de grossesse et pas au troisième trimestre. Le post-partum est une période longue, physiologiquement et psychologiquement.


**Les pères peuvent-ils aussi développer une dépression post-partum ? C'est un sujet encore peu évoqué.**
**Dr. Sophie Renaud :** Absolument, et vous avez raison de le souligner. Les études les plus récentes estiment que 8 à 10 % des pères développent une dépression dans les 12 mois suivant la naissance. C'est un chiffre considérable — mais comme il n'existe aucun dépistage systématique chez les pères, ces dépressions passent dans la grande majorité des cas inaperçues.

La dépression paternelle ressemble moins à ce que le grand public imagine de la dépression. Les pères pleurent moins, se plaignent moins. Ils auront tendance à se sur-investir au travail (pour fuir le foyer), à devenir irritables et agressifs, à consommer davantage d’alcool ou d’autres substances, à se couper émotionnellement de leur partenaire et de leur enfant. Ces manifestations ressemblent aux comportements stéréotypés “masculins” — ce qui les rend encore plus difficiles à identifier.

Il y a aussi un aspect systémique : quand la mère est en dépression, le père subit un stress énorme. Il doit compenser, gérer, rassurer. Ce stress prolongé est lui-même un facteur de risque de dépression. La dépression post-partum, dans certaines familles, est une spirale qui emporte les deux parents simultanément. Les symptômes du burn-out parental peuvent s’ajouter à la dépression post-partum et compliquer le tableau clinique — un professionnel de santé saura distinguer et traiter les deux.


Sage-femme en consultation avec une nouvelle maman et son nourrisson, atmosphère bienveillante

**Comment le partenaire peut-il aider sans se substituer au professionnel de santé ?**
**Dr. Sophie Renaud :** C'est une question que les partenaires me posent souvent, et je les comprends. Ils se retrouvent dans une position très difficile : ils voient quelqu'un qu'ils aiment souffrir, ils voulaient que cette période soit heureuse, et ils ne savent pas quoi faire.

Ce qui aide : être présent sans être intrusif. Dire “je suis là” et le montrer concrètement, pas juste verbalement. Prendre en charge des tâches du quotidien sans attendre d’être demandé — s’occuper du bébé la nuit pour permettre à la mère de dormir plusieurs heures consécutives, préparer les repas, gérer les visites de la famille. L’un des pires patterns que je vois est le partenaire qui dit “dis-moi ce que tu as besoin” et qui se décharge ainsi de la responsabilité de percevoir — une femme en dépression ne sait souvent plus ce dont elle a besoin.

Ce qui n’aide pas : minimiser (“tu es juste fatiguée”), comparer (“ma mère avait trois enfants et elle ne se plaignait pas”), proposer des solutions sans écouter (“tu devrais faire du sport”). Et surtout, ne pas forcer la femme à “faire bonne figure” devant la famille ou les amis — ça aggraverait l’isolement.

Ce qui relève du professionnel, pas du partenaire : le diagnostic, le traitement, l’accompagnement thérapeutique. Le rôle du partenaire est d’encourager la consultation et d’accompagner la femme si elle le souhaite — pas de se substituer à un suivi médical.


**Quels traitements existent ? Et sont-ils compatibles avec l'allaitement ?**
**Dr. Sophie Renaud :** Le traitement de référence associe dans la plupart des cas une psychothérapie — notamment les thérapies cognitivo-comportementales (TCC) qui ont des preuves solides dans le traitement de la dépression — et parfois un traitement médicamenteux selon la sévérité.

Sur la question de l’allaitement : plusieurs antidépresseurs ont un profil de sécurité bien documenté pendant l’allaitement. La sertraline (Zoloft) est l’une des molécules les mieux étudiées — le taux dans le lait maternel est très faible et les effets sur le nourrisson ne sont pas documentés de manière préoccupante. La paroxétine (Deroxat) a également un faible passage lacté.

Mais je veux insister sur quelque chose : une mère en dépression non traitée qui s’épuise à allaiter pour “ne pas prendre de médicaments” n’est pas dans l’intérêt de son bébé. La dépression maternelle a elle-même des effets documentés sur le développement du bébé. Traiter la dépression — même si cela implique d’arrêter l’allaitement — est souvent la décision qui protège le plus le bébé. Cette décision doit se prendre avec un médecin, sur mesure.

Il existe aussi des approches non médicamenteuses qui peuvent compléter : luminothérapie, exercice physique régulier, groupes de soutien de mères. Et la psychothérapie reste la priorité pour les formes légères à modérées.

Pour un éclairage spécifique sur la santé mentale des mères en période périnatale, notre entretien avec une psychologue périnatale approfondit ces aspects des soins périnatalaux et des ressources disponibles.

Nouvelle maman souriante avec son bébé, lumière naturelle apaisante


**Y a-t-il des facteurs de risque identifiables en amont — pendant la grossesse ?**
**Dr. Sophie Renaud :** Oui, et c'est l'un des arguments les plus forts pour intégrer le dépistage de la santé mentale dans le suivi prénatal systématique — ce qui est malheureusement encore loin d'être la norme en France.

Les principaux facteurs de risque identifiés : des antécédents personnels de dépression ou de troubles anxieux (le facteur de risque le plus fort), un contexte de grossesse difficile (non planifiée, complications obstétricales, hospitalisations), un isolement social marqué, une relation conjugale conflictuelle ou instable, un contexte socio-économique précaire, et les antécédents de baby blues ou de dépression lors d’une grossesse précédente.

Des pathologies gynécologiques préexistantes comme l’endométriose, dont la prise en charge de l’endométriose et fertilité pour les projets parentaux est aujourd’hui mieux documentée, peuvent également allonger le parcours pré-conceptionnel et majorer le stress maternel bien avant la grossesse.

Ce que les professionnels de santé peuvent faire en prénatal : poser des questions directes sur l’état psychologique de la femme enceinte, utiliser des outils de dépistage standardisés (l’échelle EPDS — Edinburgh Postnatal Depression Scale — est valide dès le troisième trimestre), mettre en place un suivi renforcé pour les femmes à risque, et informer les patientes sur ce qu’est la dépression post-partum et comment demander de l’aide.


**Comment le système de santé français prend-il en charge la dépression post-partum en 2026 ?**
**Dr. Sophie Renaud :** Il y a eu des avancées réelles depuis 2022, notamment avec le remboursement de "Mon Soutien Psy" (8 séances avec un psychologue libéral conventionné, remboursées par l'Assurance maladie), qui a rendu l'accès à la psychothérapie plus facile pour les femmes en post-partum.

Mais des lacunes importantes demeurent. Le dépistage reste insuffisant — beaucoup de professionnels de santé ne posent pas la question de l’état psychologique lors des visites post-natales. La visite post-natale à 6 semaines est souvent expédiée, alors qu’elle devrait inclure une évaluation systématique de la santé mentale. Les unités mère-enfant psychiatriques (UME) — qui permettent d’hospitaliser la mère et le bébé ensemble en cas de dépression sévère — manquent cruellement : la France n’en dispose que d’une vingtaine, très inégalement réparties.

Ce qui existe et fonctionne bien : le réseau des sages-femmes libérales, qui peuvent assurer un suivi à domicile remboursé, et qui sont souvent les premières à identifier une détresse post-natale. Les maternités de niveau 3 disposent généralement d’une équipe de liaison psychiatrique. Et dans certaines régions, des réseaux de périnatalité ont mis en place des filières spécialisées.


**Quand consulter en urgence ?**
**Dr. Sophie Renaud :** Il y a deux niveaux d'urgence à distinguer.

L’urgence relative : consulter dès que possible — dans les jours qui suivent — si les symptômes s’aggravent depuis plus de deux semaines malgré le repos et le soutien de l’entourage. Ne pas attendre la “prochaine visite programmée” dans ce cas.

L’urgence absolue : appeler le 15 (SAMU) ou le 3114 (numéro national de prévention du suicide) immédiatement si vous avez des pensées suicidaires, si vous avez des pensées de faire du mal à votre bébé (au sens d’une intention, pas de pensées intrusives anxieuses), ou si vous avez des hallucinations ou un contact avec la réalité perturbé. Cette dernière situation peut indiquer une psychose du post-partum — une urgence psychiatrique qui nécessite une hospitalisation immédiate mais dont le pronostic est excellent avec un traitement rapide.

Je dis aussi aux partenaires : si vous avez peur de laisser votre compagne seule avec le bébé parce que vous percevez une menace, faites confiance à votre instinct et appelez le 15.

Maintenir une bonne dynamique de couple pendant cette période est aussi un facteur protecteur important. La gestion des émotions au sein du couple peut faire une réelle différence pour traverser ensemble cette transition.

Urgence — appeler immédiatement Pensées suicidaires, pensées de faire du mal au bébé (intention réelle, pas pensée intrusive anxieuse), hallucinations ou perte de contact avec la réalité : appelez le 15 (SAMU) ou le 3114 (prévention du suicide) sans attendre. La psychose du post-partum est une urgence psychiatrique dont le pronostic est excellent avec un traitement rapide.
Facteur de risque Niveau de risque
Antécédents personnels de dépression ou d’anxiété Le plus élevé
Isolement social Élevé
Conflits conjugaux Élevé
Grossesse non planifiée ou à complications Modéré à élevé
Naissance prématurée ou bébé à besoins spéciaux Modéré à élevé
Difficultés d’allaitement Modéré
Contexte socio-économique difficile Modéré

Questions rapides — idées reçues sur la dépression post-partum

“La dépression post-partum, c’est une question de force mentale.” FAUX. C’est un trouble dépressif lié à des mécanismes neurobiologiques et hormonaux, pas à la “force de caractère”. Les femmes les plus solides, les plus organisées, les plus expérimentées peuvent en être touchées.

“Si on aime vraiment son bébé, on ne peut pas faire de dépression post-partum.” FAUX. La dépression post-partum n’est pas liée à l’amour que l’on porte à son bébé. De nombreuses femmes aiment profondément leur enfant et souffrent en même temps d’une dépression. La culpabilité liée à cette coexistence est elle-même un symptôme.

“Les antidépresseurs vont changer ma personnalité.” FAUX dans la grande majorité des cas. Les antidépresseurs modernes ne créent pas d’euphorie, n’effacent pas les émotions et ne changent pas la personnalité. Ils soulagent les symptômes dépressifs — ce qui permet à la femme d’être plus présente à elle-même et à son bébé.

“On ne peut pas allaiter et prendre des antidépresseurs.” FAUX pour plusieurs molécules bien documentées. La décision doit être prise avec un médecin, au cas par cas.

“La dépression post-partum disparaît toute seule avec le temps.” PARTIELLEMENT VRAI : les formes légères peuvent s’améliorer avec un soutien de l’entourage. Mais les formes modérées à sévères s’aggravent sans traitement, et une dépression non traitée peut devenir chronique. Attendre sans consulter est une prise de risque.


Conclusion — Les 3 choses à retenir pour les futurs parents

**Dr. Sophie Renaud :** Je voudrais que chaque parent qui lit cet article retienne trois choses.

Première chose : la dépression post-partum ne préjuge en rien de votre amour pour votre enfant, ni de votre compétence parentale. C’est un trouble médical qui arrive à des femmes formidables, préparées, désireuses d’être de bonnes mères. En parler n’est pas une honte — c’est un acte de courage et de responsabilité.

Deuxième chose : le dépistage et le traitement existent, ils sont accessibles, et ils fonctionnent. Avec un accompagnement adapté, la grande majorité des femmes se rétablissent complètement. Ce n’est pas une condamnation à vie.

Troisième chose : aux partenaires et à l’entourage — votre rôle est central. Pas pour remplacer le professionnel de santé, mais pour rompre l’isolement, encourager la consultation, et rappeler chaque jour que demander de l’aide est un acte de force. Les ressources sur les conséquences d’un parent dépressif sur l’enfant montrent à quel point traiter cette dépression est aussi un acte parental.

Et à toutes les femmes qui se reconnaissent dans ce que nous avons décrit : vous n’êtes pas seules. Vous méritez d’aller mieux. Et vous pouvez aller mieux.


Ressources :

  • 3114 — Numéro national de prévention du suicide (24h/24)
  • Mon Soutien Psy — remboursement de 8 séances psychologue (seance-psy.ameli.fr)
  • ANDIPP — Association Nationale pour le Développement des soins en Imagerie et Psychiatrie Périnatale et Parentale
  • Votre sage-femme libérale peut assurer un suivi post-natal à domicile remboursé
  • Ressources sur la dépression et le soutien psychologique : informations complètes sur les symptômes dépressifs, traitements et soutien pour les familles concernées

Pour les mères et pères qui traversent également des difficultés d’attachement à leur bébé, notre article sur les styles d’attachement adulte et leur transmission apporte un éclairage complémentaire.