Claire Vasseur, rédactrice Familles Durables, a rencontré Sophie Aumont dans son cabinet de Bordeaux, un appartement lumineux donnant sur un jardin. Ses murs sont couverts de dessins d’enfants représentant des forêts, des océans, des animaux. Un tableau vert indique : “La peur est une information. Qu’est-ce qu’elle veut nous dire ?”
Est-ce répandu chez les enfants ? Les premières études sérieuses le confirment. Une enquête menée par l’Université de Bath en 2021 dans dix pays, dont la France, a montré que 59 % des jeunes de 16 à 25 ans étaient “très” ou “extrêmement” préoccupés par le changement climatique, et 45 % déclaraient que cette préoccupation affectait leur vie quotidienne. Les enfants plus jeunes sont également touchés, dès 7-8 ans, quand ils commencent à appréhender les concepts de futur et de risque collectif.
Dans mon cabinet, je reçois de plus en plus d’enfants adressés par leurs parents ou par l’école pour des symptômes anxieux dont le contenu tourne autour du climat : cauchemars de catastrophes, refus de parler du futur, désinvestissement scolaire lié à un sentiment d’inutilité (“pourquoi apprendre si la planète est foutue ?”). C’est une réalité clinique nouvelle. Elle rejoint d’autres expériences adverses de l’enfance qui laissent des traces profondes et méritent un accompagnement spécialisé.
L’adolescence est une période de pic. Entre 12 et 18 ans, les jeunes ont accès à beaucoup plus d’informations et s’identifient à des mouvements comme Fridays for Future. Ils peuvent développer des positions très radicales — refus d’avoir des enfants, désinvestissement scolaire ou professionnel — qui signalent une éco-anxiété sévère nécessitant une attention particulière.
Il y a aussi ce qu’on appelle le “deuil écologique” chez les adolescents qui grandissent dans des zones touchées par des événements climatiques extrêmes — les incendies dans les Landes et en Gironde ont profondément marqué de nombreux jeunes de la région. Voir un paysage familier disparaître crée un deuil bien réel, distinct de l’anxiété abstraite liée aux informations globales.
Trois signaux qui m’alertent spécifiquement :
- Le refus d’envisager d’avoir des enfants pour ne pas leur “imposer un monde en crise” — avant 15 ans, ce discours est un signal fort.
- L’impossibilité de regarder des informations sans crise d’angoisse — l’information, même climatique, devrait être indigeste, pas traumatisante.
- La culpabilité existentielle permanente — “je n’aurais pas dû naître”, “les humains sont une erreur” — qui dépasse largement la préoccupation environnementale pour toucher à l’estime de soi.
Dans ces cas, un accompagnement professionnel est nécessaire. Pas parce que l’enfant a tort de s’inquiéter, mais parce que son anxiété l’empêche de vivre — et paradoxalement, de s’engager.
À 12 ans, la capacité d’abstraction est là. On peut parler des mécanismes du changement climatique, des enjeux géopolitiques, des solutions technologiques et sociales en cours. L’adolescent a aussi besoin de sentir que sa voix compte — lui montrer comment des jeunes comme Greta Thunberg ont fait bouger les choses peut être inspirant, à condition de ne pas en faire un modèle écrasant.
Dans les deux cas, une formule que j’utilise systématiquement : “C’est réel, et voici ce que nous faisons.” Jamais “ne t’inquiète pas” — ce serait mentir. Jamais “c’est trop grave” — ce serait paralyser. Toujours : “Tu as raison d’être préoccupé, et voilà des raisons d’espérer.”

Comment les parents peuvent compenser ? En créant un espace de parole à la maison, en demandant à l’enfant ce qu’il apprend à l’école sur ce sujet et ce qu’il en ressent. En partageant leurs propres émotions avec mesure — “oui, moi aussi je m’inquiète, et voilà ce que je fais”. En valorisant l’agentivité : qu’est-ce que nous, en tant que famille, pouvons faire cette semaine ?
J’interviens régulièrement dans des écoles et lycées, et je remarque que les élèves ont un besoin urgent d’avoir des adultes capables d’accueillir leurs émotions climatiques sans les minimiser ni les amplifier. C’est un équilibre délicat, mais qui s’apprend.
Concrètement : évitez de consommer des informations climatiques anxiogènes en boucle — une heure par jour suffit. Rejoignez des groupes d’action collective (associations écologiques, jardin partagé, etc.) : l’action est le meilleur antidote à l’anxiété. Travaillez en thérapie si nécessaire.
Et avec vos enfants, soyez honnêtes mais mesurés. “Oui, ça m’inquiète aussi parfois. Et ce que je fais quand j’ai peur, c’est [activité concrète].” Vous leur montrez à la fois que l’émotion est légitime et qu’elle ne doit pas les paralyser.
Les enfants ont une capacité incroyable à lire les émotions de leurs parents. Un parent qui dit “tout va bien” avec une voix tendue est moins rassurant qu’un parent qui dit “j’ai parfois peur, et voilà comment je gère.”
L’éco-thérapie — des séances en plein air, dans des espaces naturels — est particulièrement puissante pour les enfants. Le contact avec la nature réduit les niveaux de cortisol, favorise un sentiment de connexion à quelque chose de plus grand que soi, et rappelle que la nature est aussi résiliente que menacée. Je pratique régulièrement des “marches thérapeutiques” dans les forêts autour de Bordeaux avec des adolescents, et les effets sont souvent spectaculaires.
La pleine conscience adaptée à l’âge permet d’ancrer l’enfant dans le présent — un rempart contre la tendance à projeter sa peur dans un futur catastrophiste. Et enfin, les groupes de parole entre pairs — souvent organisés dans les lycées — normalisent l’éco-anxiété et permettent aux jeunes de ne plus se sentir seuls.
Mais l’outil le plus puissant reste l’engagement actif. Un enfant qui plante des arbres, qui rejoint un club de nature, qui participe à une action de nettoyage de plage, transforme son éco-anxiété en éco-énergie. L’impuissance est au cœur de l’anxiété — la restaurer par l’action est thérapeutique.
D’abord, valider l’émotion : l’éco-anxiété n’est pas irrationnelle. Elle est même appropriée face à une situation réelle. L’accueillir sans la minimiser est la première étape.
Ensuite, explorer ce que l’enfant peut contrôler : pas “sauver la planète” — c’est écrasant — mais agir à son échelle. Planter des graines, trier les déchets, convaincre ses amis. Ces petites actions construisent un sentiment d’agentivité.
Puis, connecter l’action à une vision positive : pas seulement “éviter le pire”, mais “construire quelque chose”. Un monde plus juste, plus beau, plus relié à la nature. Les enfants qui s’engagent pour une vision positive — pas seulement contre une menace — sont plus résilients.
Enfin, créer du lien : l’engagement collectif est protecteur. Un enfant qui agit dans un groupe — scolaire, associatif, familial — construit en même temps une communauté de sens. Il n’est plus seul face à l’immensité du problème.
En milieu rural, l’éco-anxiété est souvent plus incarnée, plus sensorielle. Les enfants de Gironde qui ont vu les incendies de 2022 ont un rapport au changement climatique profondément différent d’un enfant parisien. Ils ont perdu des paysages familiers, ont vu des animaux mourir, ont respiré la fumée. Ce deuil concret est plus difficile à traverser, mais il est aussi potentiellement plus mobilisateur — parce qu’il est réel, pas abstrait.
La proximité avec la nature est globalement protectrice. La revue de littérature sur la parentalité verte et l’engagement écologique familial confirme ce que nous observons cliniquement : les familles qui maintiennent un contact régulier avec la nature — même urbaine (parcs, jardins, balades) — développent un rapport plus serein à l’environnement.

Ce qu’il faut faire : prendre la question au sérieux. “C’est une réflexion importante. Qu’est-ce qui te fait penser ça ? Comment tu te sens quand tu penses à l’avenir ?” Vous entrez alors dans une conversation sur l’éco-anxiété, pas dans un débat sur la natalité.
Le désir d’enfants à 14 ans est une projection abstraite — à cet âge, c’est normal de ne pas vouloir d’enfants. Ce qui est moins normal, c’est quand ce refus est entièrement motivé par la peur d’un futur catastrophique. Là, c’est un signal que votre enfant a besoin d’aide pour travailler sur sa perception de l’avenir.
Il faut lui offrir des raisons d’espérer — pas des mensonges, mais des réalités positives : les progrès des énergies renouvelables, les espèces sauvées de l’extinction, les territoires reforestés, les innovations technologiques prometteuses. Avoir des enfants comme moteur d’engagement écologique est d’ailleurs une perspective que les chercheurs documentent : pour beaucoup de parents, les enfants deviennent la raison principale de s’engager pour le climat.
6 idées reçues sur l’éco-anxiété
1. “L’éco-anxiété, c’est juste de la sensiblerie d’enfant privilégié” FAUX. L’éco-anxiété est une réponse émotionnelle documentée scientifiquement, indépendante du niveau de privilège socio-économique. Elle touche des enfants de toutes conditions, dans tous les pays.
2. “Si on n’en parle pas, les enfants ne s’en inquiéteront pas” FAUX. Les enfants sont exposés aux informations climatiques via l’école, les médias, les conversations d’adultes. Le silence parental génère plus d’angoisse que la parole adaptée.
3. “L’éco-anxiété est une mode passagère” FAUX. La dégradation réelle du climat ne va pas s’améliorer spontanément à court terme. L’éco-anxiété est structurelle, pas conjoncturelle.
4. “Un enfant engagé pour l’écologie est forcément éco-anxieux” FAUX. L’engagement peut être une source de joie, d’espoir et de sens. Un enfant qui agit pour l’environnement n’est pas nécessairement anxieux — il peut être simplement motivé.
5. “Il faut rassurer les enfants en minimisant le problème” FAUX. Les mensonges rassurants sont contre-productifs : quand l’enfant découvre la réalité, il perd confiance en l’adulte. La vérité adaptée, accompagnée d’espoir et d’action, est beaucoup plus efficace.
6. “Seuls les adolescents peuvent s’engager pour le climat” FAUX. Des actions adaptées existent pour chaque âge, dès 4-5 ans (arroser des plantes, trier les déchets, nourrir les oiseaux). L’agentivité précoce construit une relation saine à l’environnement.
3 choses à retenir
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L’éco-anxiété est une réponse légitime à une réalité réelle — ne la minimisez pas, mais aidez votre enfant à la traverser plutôt qu’à s’y noyer. La formule clé : “C’est réel, et voilà ce que nous faisons.”
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Votre propre éco-anxiété est un paramètre : les enfants absorbent les émotions de leurs parents. Travailler sur votre rapport au changement climatique est un acte parental. La santé mentale face aux angoisses environnementales mérite autant d’attention que la santé physique.
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L’engagement est le meilleur antidote : la peur se transforme en force quand elle est canalisée dans l’action. Trouvez avec votre enfant une action concrète à son niveau — jardiner, protéger un espace naturel, rejoindre un groupe. Les animaux de compagnie offrent également un ancrage émotionnel précieux aux enfants éco-anxieux : la connexion à un être vivant, au quotidien, rappelle la beauté de la nature et donne envie de la protéger.
Comme l’observe la santé mentale des adolescents à l’ère des crises climatiques, la génération actuelle porte des préoccupations nouvelles qui exigent de nous, adultes, une capacité d’accompagnement inédite. C’est un défi — et aussi une invitation à évoluer ensemble.

