Thomas Lecomte, rédacteur Familles Durables, a rencontré la Dr Lucie Bertrand dans son bureau au CMP de Lyon. Les murs sont couverts de dessins d’adolescents. Sur son bureau, une pile de dossiers. Dehors, une salle d’attente pleine.
Thomas Lecomte : Dr Bertrand, avant d’entrer dans le vif du sujet, pouvez-vous nous donner un tableau de la santé mentale des adolescents français en 2026 ?
Depuis la pandémie de Covid-19, on observe une augmentation nette des admissions aux urgences pédiatriques pour tentatives de suicide, des hospitalisations pour troubles du comportement alimentaire, et une explosion des demandes au CMP. Dans mon service, le délai d’attente pour un premier rendez-vous est passé de 3 mois en 2019 à 14 mois aujourd’hui. C’est insupportable pour des adolescents qui ont besoin d’aide maintenant. Ces crises adolescentes surviennent souvent dans des familles où les parents traversent eux-mêmes des difficultés psychologiques.
Ce qui a changé depuis quelques années, c’est aussi la complexité des tableaux cliniques. On voit de plus en plus d’adolescents présentant ce qu’on appelle des comorbidités — c’est-à-dire plusieurs troubles simultanés : anxiété et dépression, TDA/H et troubles anxieux, troubles de la personnalité émergents. Ces tableaux complexes sont plus difficiles à traiter et nécessitent des prises en charge pluridisciplinaires que nos CMP n’ont pas toujours les moyens d’offrir.
Un adolescent qui est de mauvaise humeur pendant une semaine après une rupture amoureuse, c’est normal. Un adolescent qui reste prostré, qui ne mange plus, qui ne sort plus de sa chambre pendant trois semaines, ce n’est plus normal. La règle des deux semaines est un bon guide : si un changement de comportement ou d’humeur persiste plus de deux semaines et qu’il affecte la vie scolaire, sociale ou familiale de l’adolescent, il faut consulter sans attendre.
Les trois grands signaux d’alerte que je dis aux parents de ne jamais ignorer : tout discours sur le fait de ne plus vouloir vivre ou de se sentir un fardeau pour les autres, les marques d’automutilation (même si l’adolescent dit que c’est “juste pour décompresser”), et l’isolement social rapide et complet.
Mais une corrélation n’est pas une causalité. Est-ce que les réseaux sociaux rendent les adolescents déprimés, ou est-ce que les adolescents déprimés se réfugient davantage dans les réseaux sociaux ? Les deux phénomènes coexistent, et ils se renforcent mutuellement.
Ce qui est clair, en revanche, c’est que certains usages sont clairement toxiques : la comparaison sociale permanente favorisée par Instagram, l’exposition aux contenus pro-anorexie ou pro-automutilation sur TikTok, les dynamiques de harcèlement en ligne. Ces usages spécifiques sont des facteurs de risque réels. Mais l’enjeu n’est pas d’interdire les écrans, c’est d’accompagner les adolescents dans un usage critique et réflexif.

Les deux erreurs les plus fréquentes chez les parents : minimiser en se disant “c’est juste une phase” — ce qui peut être vrai, mais pas toujours — et suréagir avec des conséquences qui ferment le dialogue. L’adolescent qui se confie prend un risque énorme de vulnérabilité. Si la réponse parentale est paniquée, punitive ou minimisante, il ne recommencera pas.
Ce que je dis aux parents : créez les conditions du dialogue sans forcer. Soyez présents, disponibles, observateurs. Posez des questions ouvertes sans accusation. Et si vous observez quelque chose qui vous inquiète, parlez-en à votre médecin traitant avant de vous confronter directement à l’adolescent.
La période des examens — brevet, baccalauréat — est une période à haut risque. Mais ce n’est pas tant l’examen lui-même qui est dangereux, c’est la signification démesurée qu’on lui accorde. Quand un adolescent pense que rater son bac signifie qu’il est un raté, on a un problème. Et malheureusement, cette idée est parfois renforcée par les discours des parents et des enseignants eux-mêmes.
Ensuite, le contenu : parlez de vous d’abord. “Moi j’ai l’impression que tu sembles triste depuis quelques jours, et ça m’inquiète.” C’est une observation, pas une accusation. Et si l’adolescent répond “ça va, laisse-moi tranquille”, ne pas insister ce jour-là. Revenir plus tard. La persévérance bienveillante finit par payer.
Et surtout : ne jamais promettre de garder un secret si l’adolescent vous confie quelque chose de grave. Vous pouvez promettre de rester à ses côtés, de l’aider à trouver du soutien — mais pas de taire ce qui mettrait sa vie en danger.
Les garçons, eux, ont davantage de troubles extériorisés : agressivité, conduites à risque, consommation de substances, décrochage scolaire. Leur détresse s’exprime de manière moins visible et socialement moins acceptable à exprimer pour eux. Le film Close de Lukas Dhont illustre brillamment ce qu’on appelle la masculinité normative — cette pression sociale qui empêche les garçons d’exprimer leur vulnérabilité. C’est pour ça que les garçons consultent moins, sont moins bien dépistés, et représentent malheureusement la majorité des décès par suicide chez les jeunes.
Mais 8 séances, c’est souvent très peu. Pour un trouble anxieux léger avec des facteurs de stress bien identifiés, ça peut suffire. Pour une dépression installée, des troubles de la personnalité émergents, ou des traumatismes complexes, c’est une goutte d’eau. Et le manque de pédopsychiatres disponibles — il y en a moins de 1 500 en France pour 12 millions d’adolescents — rend le dispositif insuffisant pour les cas les plus lourds.
Ce que je souhaiterais : un triplement du nombre de places dans les CMP pédiatriques, des psychologues scolaires en nombre suffisant (actuellement 1 pour 1 000 élèves), et une meilleure formation des médecins généralistes au dépistage des troubles psychiques adolescents.

Ensuite, chercher de l’aide, c’est un acte de force, pas de faiblesse. Ni pour votre enfant, ni pour vous. Les parents qui viennent me voir ne sont pas des parents défaillants — ce sont des parents qui ont eu le courage de regarder la réalité en face.
Et enfin, rappelez-vous que la santé mentale de votre adolescent est aussi liée à la vôtre. Des parents épuisés, anxieux, en dépression transmettent leur état à leurs enfants — pas par mauvaise volonté, mais par contagion émotionnelle. Quand un parent est en souffrance, les enfants l’absorbent. Prendre soin de vous n’est pas de l’égoïsme — c’est un acte parental fondamental.
7 idées reçues sur la santé mentale des adolescents
1. “Si mon enfant n’en parle pas, c’est qu’il ne souffre pas” FAUX. Les adolescents, surtout les garçons, cachent souvent leur détresse. Les signes comportementaux (isolement, chute scolaire, irritabilité) sont souvent plus révélateurs que les mots.
2. “Aller chez un psy, c’est pour les fous” FAUX. La psychothérapie est un outil de développement personnel utilisé par des millions de personnes ordinaires. Le stigmate diminue progressivement, mais il reste un frein réel à la consultation.
3. “La dépression adolescente, c’est juste de la flemme” FAUX. La dépression est une maladie neurobiologique documentée, pas un manque de volonté. Les adolescents déprimés ne peuvent littéralement pas “se secouer” — leur cerveau fonctionne différemment.
4. “Parler du suicide à un adolescent, ça donne des idées” FAUX. C’est l’inverse. Aborder directement la question du suicide avec un adolescent en souffrance l’aide à exprimer ce qu’il ressent et réduit le risque de passage à l’acte. Cette idée reçue coûte des vies.
5. “Les médicaments psychiatriques rendent dépendant” PARTIELLEMENT FAUX. Certains traitements (anxiolytiques) peuvent créer une dépendance. Les antidépresseurs, eux, ne créent pas de dépendance physique, mais ils doivent être arrêtés progressivement sous supervision médicale. Ils peuvent être utiles et nécessaires pour certains adolescents.
6. “Un adolescent en bonne santé mentale, c’est un adolescent heureux tout le temps” FAUX. La santé mentale ne signifie pas l’absence d’émotions négatives. Un adolescent en bonne santé peut être triste, en colère, anxieux — et c’est normal. Ce qui compte, c’est sa capacité à traverser ces émotions sans s’y noyer.
7. “Les problèmes de santé mentale adolescente disparaissent à l’âge adulte” FAUX. Sans traitement adapté, beaucoup de troubles de l’adolescence persistent et s’aggravent à l’âge adulte. L’adolescence est une fenêtre d’intervention critique : agir tôt change radicalement le pronostic à long terme.
3 choses à retenir
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Un adolescent sur cinq souffre d’un trouble psychique qui n’est pas diagnostiqué : les signes à surveiller sont le changement de comportement persistant (plus de 2 semaines), l’isolement social rapide, et tout discours sur l’absence de désir de vivre.
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Les réseaux sociaux sont un facteur aggravant mais pas la cause unique de la crise de santé mentale adolescente : la pression scolaire, l’insécurité familiale et les effets post-pandémie contribuent également.
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Consulter tôt est décisif : le harcèlement scolaire reste l’une des premières causes de décrochage psychologique, et un trouble non traité à l’adolescence a des répercussions durables sur la santé mentale adulte. L’accompagnement spécialisé pour les adolescents en souffrance psychologique est une ressource que les parents peuvent mobiliser sans attendre un diagnostic.
Pour les familles concernées par le lien entre détresse adolescente et harcèlement scolaire et dépression chez les adolescents, des ressources spécialisées existent et permettent d’agir concrètement avant que la situation ne s’aggrave.

